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La pythie de Delphes : entre histoire et légendes

La pythie de Delphes est la femme déclamant les oracles au sein du temple d’Apollon durant la Grèce antique, située à Delphes.
Prêtresse de Delphes, huile sur toile de 1891 réalisée par J. COLLIER et conservée par le Musée national d'Australie-Méridionale I Domaine public
Prêtresse de Delphes, huile sur toile de 1891 réalisée par J. COLLIER et conservée par le Musée national d’Australie-Méridionale I Domaine public

Aussi appelée Pythonisse, la pythie de Delphes est la femme déclamant les oracles au sein du temple d’Apollon durant la Grèce antique, située à Delphes, ville continentale se trouvant en plein centre de la Grèce.

Des racines légendaires

La pythie tient son nom de Python, un serpent légendaire, aurait été créé par Héra, reine des dieux et épouse de Zeus, lors d’un accès de rage et de jalousie : en effet, Python a pour mission dès sa naissance de pourchasser Apollon, fils de Zeus et Léto, titanide et énième amante de Zeus. Cette naissance provoque chez Héra, déesse du mariage, une fureur inégalable. Héra pense qu’en anéantissant le fruit des passions de son époux infidèle, elle peut apaiser son courroux. D’autres légendes avancent que Python est l’enfant de Gaïa, la Déesse Mère.

Qu’importe les origines du reptile, celui-ci vit aux alentours du mont Parnasse, la montagne surplombant la ville de Delphes, et terrorise les habitants de la région.

Lorsqu’Apollon se rend sur les lieux, en quête d’un repaire terrestre pour y établir un sanctuaire, il affronte Python. Un combat violent et sanguinaire s’ensuit, qui finit par la mort de Python et la victoire du jeune dieu.

Huile sur toile illustrant Apollon victorieux sur Python, achevée en 1811 - J. M. W. Turner (propriété du Tate Britain (Londres)) | Domaine public
Huile sur toile illustrant Apollon victorieux sur Python, achevée en 1811 – J. M. W. Turner (propriété du Tate Britain (Londres)) | Domaine public

Ainsi, Apollon fait construire son temple. Voyant au loin des marins crétois en difficulté, il se transforme en dauphin pour les rejoindre et leur propose de les sauver en échange de leur service à vie et de leur initiation au secret divin. C’est ainsi que naissent les prêtres du temple de Delphes, dont le nom a la même racine étymologique que le terme dauphin.

Des origines plus rationnelles

Au Ier siècle avant notre ère, l’historien grec Diodore de Sicile nous explique la création du sanctuaire, qui serait déjà très ancienne : tout aurait commencé avec un berger promenant ses chèvres, qui se comportent de manière inhabituelle (sauts, bruitages…). Le berger attribue ce comportement à la présence d’une faille d’où s’échappe un gaz sentant le soufre, qui euphorise les bêtes. Le berger respire à son tour le gaz et commence à prédire l’avenir.

Pour les Grecs, il s’agit en fait des dieux qui s’adressent à eux par l’intermédiaire de cette faille. La compréhension des processus de croyances chez les Grecs peut être facilitée par la lecture d’ouvrages tels que celui de Walter Burkert intitulé La religion grecque à l’époque archaïque et classique (2011).

L’histoire se répand, et par curiosité, de nombreux hommes viennent respirer ce gaz euphorisant, ce qui provoque plusieurs accidents et la mort de certains d’entre eux. Ainsi, la communauté villageoise la plus proche décide d’organiser les visites de la faille et de mettre en place un contrôle, en désignant une femme pour s’installer devant la cavité d’où s’échappent les émanations gazeuses, et qui prédit l’avenir pour tous.

L’oracle de Delphes

La Pythie […] sort d’une des familles les plus honnêtes et les plus respectables qui soient ici et elle a toujours mené une vie irréprochable mais […] elle n’apporte avec elle, en descendant dans le lieu prophétique, aucune parcelle d’art ou de quelque autre connaissance ; […] c’est vraiment avec une âme vierge qu’elle s’approche du dieu.

Plutarque, célèbre penseur de la Rome antique qui fut prêtre d’Apollon de 105 à 126 à Delphes dans ses Œuvres morales

La femme gardant le sanctuaire est donc la pythie, et elle est choisie par les prêtres du temple de Delphes parmi les bonnes familles de la ville : en effet, la pythie est issue d’une naissance légitime, a été élevée simplement, et est soit vierge, soit chaste à partir du moment où elle est désignée, en plus de savoir bien parler.

C’est une femme qui, bien qu’elle ne vienne pas forcément de la noblesse, peut être pauvre, et contrairement aux croyances contemporaines, elle n’est pas nécessairement jeune : elle a souvent une cinquantaine d’années. Diodore de Sicile explique qu’à l’origine, au VIIe siècle avant J.-C., une jeune vierge est choisie pour exercer le rôle de la pythie, mais qu’après de multiples agressions sexuelles, une femme plus âgée prend sa place.

Parce que la pythie est une prophétesse, du grec qui signifie « celle qui parle à la place du dieu », son rôle est de rendre l’oracle, c’est-à-dire de transmettre au consultant une réponse de la part du dieu à ses interrogations. En effet, Apollon est un des dieux devins du panthéon gréco-romain, capable de voir et de prédire l’avenir : ainsi, ses oracles sont recherchés à travers tout le monde grec puis romain, par des consultants qui posent des questions sur des sujets divers tels que les alliances militaires, les batailles, les mariages, la diplomatie…

Maquette du sanctuaire d'Apollon de Delphes, musée archéologique de la ville - Auteur inconnu I Domaine public
Maquette du sanctuaire d’Apollon de Delphes, musée archéologique de la ville – Auteur inconnu I Domaine public

Delphes, par son sanctuaire panhellénique, devient vite le centre du monde grec, et ce dès le VIe siècle avant J.-C., car des pèlerins du monde entier et des ambassadeurs diplomatiques cherchent à consulter la pythie pour connaître les volontés des dieux.

Le processus divinatoire 

Lorsqu’un consultant se rend à Delphes pour entendre le dieu Apollon s’exprimer à travers la pythie, il trouve cette dernière dans l’adyton du temple, l’espace consacré aux fonctions religieuses. La pythie, située sur un trépied sacrificiel, tient un rameau à la main et mâche des feuilles de laurier, l’arbre sacré du dieu des arts, après s’être purifiée avec l’eau de la fontaine de Castalie à proximité.

Le visiteur doit également se baigner dans cette fontaine et boire de son eau, avant de poser sa question. La pythie, alors, inhale la fumée s’échappant d’une crevasse dans le temple et entre en transe, dans un état appelé enthousiasme, signifiant « avoir le dieu avec soi » en grec. Dans cet état, elle formule des mots et des phrases incohérents et incompréhensibles, souvent accompagnés de grognements. Ces paroles, censées être celles d’Apollon, sont ensuite interprétées par les prêtres du temple sous forme de vers plus clairs.

Le consultant ne voit pas la pythie, il l’entend seulement. De plus, l’étranger n’est autorisé à consulter la pythie que si une chèvre, aspergée d’eau, se met à trembler ; sinon, l’accès à la pythie lui est interdit. Des sacrifices sont également réalisés dans le cadre de cette procédure, qui est payante, et seuls les hommes peuvent consulter l’oracle.

Un sanctuaire mettant en avant la ville de Delphes au sein du monde grec

Un autre exemple populaire est celui des Athéniens en -480, lorsque la pythie leur conseille de construire un mur de bois face aux envahisseurs.

Le général Thémistocle interprète cette image comme une métaphore, et se met à rassembler des navires (à l’époque en bois) au détroit de Salamine, ce qui lui permet de battre les Perses lors des guerres médiques. En termes de politique, l’oracle est la raison pour laquelle le roi de Lydie, Crésus, a attaqué son ennemi, le roi Cyrus.

La pythie aurait prédit à Crésus que « s’il faisait la guerre aux Perses, un grand empire serait détruit », ce qui l’a encouragé à prendre les armes contre l’ennemi. L’interprétation de l’oracle étant toujours vague, elle n’a pas précisé que l’empire détruit serait celui de Crésus…

Peu importe les prédictions de la pythie, si quelque chose ne se passe pas comme prédit, la faute est attribuée au prêtre qui a mal interprété ses paroles.

Kylix en céramique à figures rouges d'environ 440 a.C représentant le roi Égée en consultation avec la pythie de Delphes - Auteur inconnu (Altes Museum de Berlin) I Domaine public
Kylix en céramique à figures rouges d’environ 440 a.C représentant le roi Égée en consultation avec la pythie de Delphes – Auteur inconnu (Altes Museum de Berlin) I Domaine public

Par la popularité incontestée de la pythie d’Apollon, Delphes devient une ville majeure du monde grec antique.

Des individus la consultent, mais également des représentants de cités, ou des diplomates et ambassadeurs royaux. Sur un kylix en céramique de 440 avant JC, la seule représentation primaire de la pythie, on la voit rendant un oracle à Égée, roi d’Athènes.

Ainsi, toute une économie fonctionne au sein de la ville, des taxes de consultation aux sacrifices en passant par les offrandes.

Aussi, Delphes se positionne en centre spirituel et religieux, puisqu’Apollon n’est pas la seule divinité à y être rattachée : on y honore aussi la déesse Athéna, et un culte est voué au dieu Dionysos. Pourtant, les divinités grecques ne sont pas réputées pour leur partage des villes les honorant ; ainsi l’oracle de Delphes semble être un symbole de respect mutuel entre divinités et de paix.

Enfin, la ville de la pythie est aussi connue pour son goût pour la philosophie. En effet, l’exercice intellectuel y est encouragé, à l’image du dieu Apollon, qui aurait, selon la légende, réalisé des pratiques de purification après le meurtre de Python.

C’est aussi un oracle de Delphes qui aurait encouragé Socrate à philosopher, et plusieurs devises philosophiques ornent la ville, comme le fameux « Connais-toi toi-même » (νῶθι σεαυτόν / gnỗthi seautón), qui orne le temple d’Apollon. On note également la présence à Delphes des jeux pythiques, fondés par Apollon en hommage à Python, qui sont des cérémonies initialement musicales et artistiques, auxquelles des épreuves sportives ont été ajoutées, et qui se déroulent pendant une semaine tous les quatre ans.

Finalement, Delphes est considéré comme le centre du monde : on y trouve également l’Omphalos, la pierre que Rhéa aurait donnée à Cronos pour protéger son fils Zeus, qu’il voulait avaler pour préserver son pouvoir, et qui a donné lieu plus tard à la Titanomachie.

De plus, après cette guerre contre les Titans, Zeus aurait lâché deux aigles qui se seraient rejoints au-dessus du territoire correspondant à Delphes, plaçant cette ville comme le « nombril du monde ». Par cette dimension mythologique, Delphes devient un carrefour grec important, situé entre la mer Ionienne et la mer Égée, offrant un accès idéal à la mer Méditerranée.

Une femme qui rentre en transe ?

Les historiens ont longtemps cherché à expliquer le phénomène de la pythie de Delphes : comment une femme pouvait-elle rendre des oracles ? Comment une économie entière s’est-elle formée autour de ce phénomène et a duré pendant des siècles ? Les Grecs croyaient-ils vraiment en leurs dieux ?1

Plutarque décrit la procédure de consultation de l’oracle, précisant que la pythie n’est pas visible par les consultants, qui entendent seulement les sons qu’elle produit. Les prêtres du temple sont ceux qui formulent des phrases claires, prétendant retranscrire les paroles d’Apollon à travers la prophétesse, mais les interprétations restent vagues et générales, offrant aux prêtres une grande marge de manœuvre.

Des archéologues et scientifiques ont tenté de comprendre les failles terrestres et les gaz mentionnés par les sources antiques. Ainsi, dès le milieu du XIXe siècle, l’École française d’Athènes entreprend des fouilles, et dans les années 1980, des géologues identifient des failles tectoniques instables sous le sanctuaire, d’où s’échapperaient possiblement du méthane ou de l’éthane. La pièce de l’adyton est également décrite comme basse et étouffante. Des historiens comme Strabon et Hérodote avaient déjà évoqué de tels phénomènes.

En 2001, une équipe américaine dirigée par le géologue J. de Boer effectue de nouvelles fouilles pour analyser l’eau de la fontaine bue par la pythie et les visiteurs. Ils découvrent dans cette eau du méthane et de l’éthylène, connus pour leurs propriétés euphorisantes et anesthésiques. On envisage alors que la consommation de cette eau, tant par la pythie que par les consultants, ajoutée à la fatigue du voyage de ces derniers, a pu les plonger dans un état psychotropique, ce qui aurait contribué au fonctionnement du sanctuaire panhellénique de Delphes pendant des siècles.

La fin du culte d’Apollon à Delphes

C’est avec l’avènement de la religion chrétienne que le culte d’Apollon à Delphes s’est progressivement tarit, et a été officiellement interdit à partir de 392 avec l’édit de l’empereur Théodose qui bannit à l’échelle de l’Empire romain la pratique des cultes païens.

Le christianisme associe en même temps la pythie au démon : selon cette croyance, elle serait une femme possédée par le diable, qui passerait de la Terre au corps de la prophétesse par les failles terrestres sur lesquelles son trépied est installé, comme l’explique Jean Chrysostome, docteur et Père de l’Église.

Aujourd’hui, le temple d’Apollon pythien est en ruines, mais il est protégé avec tout le site archéologique de Delphes par son classement au sein du patrimoine mondial de l’UNESCO. Delphes est une illustration idéale de la pratique du paganisme dans le monde grec, ayant été par ailleurs le centre de ce monde. À l’image du sanctuaire Gallo-Romain Autricum en France (Chartres), il est un incontournable à visiter en Grèce.

Quelques liens et sources utiles :

MULLIEZ Dominique avec France Culture, Delphes, « centre du monde » de la Grèce antique, 2007 (première diffusion).

FLACELIÈRE Robert « Le délire de la Pythie est-il une légende ? », Revue des Études Anciennes, 1950, t. 52 n° 3-4, pp. 306-324.

  1. P. VEYNE, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? essai sur l’imagination constituante, 1983 ↩︎

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