La « Belle Époque » en France (1900-1914)

La position de la France dans cette crise fait débat. Théoriquement, elle n’avait pas d’obligation formelle d’entrer en guerre...
Patrouille de la Légion tchécoslovaque en Russie pendant la Première Guerre mondiale - Anonyme | Domaine public
Patrouille de la Légion tchécoslovaque en Russie pendant la Première Guerre mondiale – Anonyme | Domaine public

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Dans les années 1930, il y a une certaine nostalgie de l’âge avant-guerre. Et c’est pour cela qu’après la Première Guerre mondiale le terme de « Belle Époque » nait. Ce chrononyme évocateur de ce que représente cette période, à un côté réducteur.

L’idée de « Belle Époque » n’est pas seulement la sécurité mais une période de développement de la technologie, de démocratisation, croissance économique et donc la question est : Est-ce que cette période était si belle ?

Avant 1914, un pays prospère

À la fin du XIXe siècle, la France se distingue comme la quatrième puissance industrielle mondiale et la deuxième puissance automobile. Son économie florissante assure à sa population un niveau de vie confortable. Autrefois fondée sur une alimentation simple, à base de soupe et de pain, la consommation évolue peu à peu : le pain perd de sa place au profit de la viande, d’abord dans les villes, puis dans les campagnes.

Paris rayonne sur la scène internationale, notamment grâce aux grandes expositions universelles, comme celle de 1889. La France s’appuie aussi sur la prospérité de son vaste empire colonial, présent sur plusieurs continents. Forte de 95 millions d’habitants, dont 40 millions en métropole, elle nourrit des ambitions de reconquête après la défaite de 1870 face à la Prusse.

Dans un climat de tensions croissantes, la France s’inquiète de la Triple Alliance unissant l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche-Hongrie. Pour y faire face, elle scelle en 1892 une alliance avec la Russie, renforcée en 1904 par un rapprochement avec le Royaume-Uni, jetant ainsi les bases de l’Entente cordiale qui marquera l’histoire du XXe siècle.

Une République enracinée

Sous la Troisième République, le président de la République est élu pour un mandat de sept ans et peut être réélu sans limitation. La Constitution, rédigée par des royalistes, lui confère de vastes pouvoirs, dans l’espoir d’un éventuel retour à la monarchie. Il est choisi par un vote du Sénat et de la Chambre des députés. Cette dernière, élue au suffrage universel masculin pour un mandat de quatre ans, est un élément clé du paysage politique.

Le gouvernement est dirigé par un président du Conseil, assisté de ministres, tous nommés par le président de la République. Ce président du Conseil détient d’importantes prérogatives : il est chef des armées, dispose du droit de grâce et à l’initiative des lois. En 1914, Raymond Poincaré est à la tête de la République, tandis que René Viviani occupe la fonction de président du Conseil. Le paysage politique est marqué par une grande fragmentation, avec la présence de sept principaux partis :

  • SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), fondée en 1905 par Jean Jaurès, représentant l’aile la plus à gauche.
  • PRRRS (Parti républicain, radical et radical-socialiste), créé en 1901, à l’origine de la loi sur la laïcité de 1905, des premières réformes sociales et du premier système de retraite.
  • PRD/ARD (Parti républicain démocratique et Alliance républicaine démocratique), fondé en 1901, auquel appartient Raymond Poincaré.
  • FR (Fédération républicaine), créé en 1903, rassemblant notamment les catholiques.

Ainsi, à la veille de la Première Guerre mondiale, la France évolue dans un cadre institutionnel stable, bien que traversé par des tensions politiques et idéologiques.

Mais une époque qui n’est pas si belle 

Le paysage politique français du début du XXe siècle est profondément morcelé, entraînant une instabilité gouvernementale chronique et des tensions persistantes depuis une dizaine d’années. Cette situation se traduit par une violence politique marquante, comme en témoigne l’affaire Dreyfus, qui a profondément divisé la société.

Si la France entre dans une ère de modernité, celle-ci ne profite pas à tous, notamment aux ouvriers. Entre 1909 et 1913, le pays est secoué par une vague de grèves d’une ampleur inédite, mobilisant plusieurs millions de travailleurs. Ces mouvements sociaux éclatent paradoxalement en pleine période de croissance économique, les revendications portant principalement sur l’instauration de la journée de travail de huit heures.

Alors qu’en Allemagne et au Royaume-Uni, des systèmes de protection sociale commencent à se mettre en place, la France tarde à suivre cette voie. Face aux grèves, le gouvernement réagit souvent avec fermeté, n’hésitant pas à envoyer l’armée pour réprimer les mouvements ouvriers. Georges Clemenceau, chef du gouvernement à plusieurs reprises, s’illustre particulièrement dans cette politique répressive, au point de gagner le surnom de « briseur de grève » en raison de son recours fréquent à la force militaire.

Ainsi, à la veille de la Première Guerre mondiale, la France est un pays à la fois dynamique et agité, tiraillé entre progrès économiques et fortes tensions sociales.

Train à Montparnasse en 1895 - Emma Girod Bergoën | Domaine public
Train à Montparnasse en 1895 – Emma Girod Bergoën | Domaine public

L’accident spectaculaire du train de Montparnasse, dû à un freinage tardif, illustre les dangers d’une modernité encore mal maîtrisée. Cet événement, largement relayé par la presse, s’inscrit dans une série d’accidents ferroviaires qui alimentent une certaine méfiance envers le progrès technique.

Dans les usines, cette modernité se manifeste par l’adoption du modèle américain du chronométrage. Les ouvriers sont minutieusement chronométrés afin d’établir des normes de production, une méthode qui transforme radicalement le travail industriel et suscite de nombreuses tensions sociales. Par ailleurs, bien que la grande majorité de la population sache lire et écrire, le niveau d’éducation reste inégal. L’accès aux études secondaires et supérieures demeure très restreint, et seuls une minorité d’élèves poursuivent leur scolarité au-delà de l’école primaire.

Ainsi, à l’aube du XXe siècle, la France oscille entre fascination et crainte face aux mutations industrielles et technologiques, tandis que les inégalités sociales et éducatives persistent.

La France entre en guerre

Au début du XXe siècle, les tensions internationales s’intensifient, notamment avec les crises marocaines de 1909 et 1911. La France cherche à établir un protectorat sur le Maroc, mais cette ambition provoque de vives frictions avec l’Allemagne, qui y voit une menace pour ses propres intérêts.

Les causes profondes

L’historien Fritz Fischer analyse cette situation en expliquant que la France, frustrée de ne pas avoir pleinement participé au partage de l’Afrique, cherche à affirmer sa puissance coloniale. Les alliances entre les grandes puissances exacerbent également les rivalités. L’entente entre la France et la Russie se construit en opposition à l’Allemagne, contribuant à un climat de défiance généralisée en Europe.

Par ailleurs, une véritable course aux armements s’engage. L’Allemagne renforce considérablement ses effectifs militaires, tandis que la France adopte une loi en prolongeant la durée du service militaire de deux à trois ans. Cette militarisation croissante est analysée par l’historien Jules Isaac comme l’un des facteurs profonds menant à la Première Guerre mondiale.

Ainsi, à la veille du conflit, l’Europe est traversée par de multiples tensions, alimentées par les rivalités coloniales, les alliances stratégiques et une montée en puissance des armées, rendant la guerre de plus en plus inévitable.

Les causes immédiates

Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, est assassiné à Sarajevo, en Bosnie. L’auteur de cet attentat, Gavrilo Princip, est un jeune nationaliste serbe militant pour l’unification des Slaves du Sud en un État indépendant de l’Autriche-Hongrie.

Cet assassinat ne fait qu’enflammer un contexte européen déjà marqué par de profondes tensions. L’Autriche-Hongrie accuse la Serbie d’être responsable du complot, bien que les historiens n’aient jamais trouvé de preuve formelle d’une implication directe du gouvernement serbe. Malgré cela, l’Autriche-Hongrie lance un ultimatum très strict à la Serbie. Cette dernière accepte presque toutes les conditions, mais en refuse une, considérée comme une atteinte à sa souveraineté.

En réponse, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie le 28 juillet 1914. Ce conflit local déclenche un mécanisme implacable d’alliances militaires. La Russie, alliée de la Serbie, annonce sa mobilisation pour la défendre. En réaction, l’Allemagne, alliée de l’Autriche-Hongrie, déclare la guerre à la Russie le 1ᵉʳ août 1914, puis à la France le 3 août. Enfin, le Royaume-Uni entre en guerre le 4 août, après l’invasion de la Belgique par l’Allemagne.

La position de la France dans cette crise fait débat. Théoriquement, elle n’avait pas d’obligation formelle d’entrer en guerre si la Russie était attaquée uniquement par l’Autriche-Hongrie. Cependant, elle tient à maintenir son alliance avec la Russie pour contrer l’Allemagne. Certains estiment que la France aurait pu dissuader la Russie de l’escalade, mais finalement, c’est l’Allemagne qui précipite le conflit en déclarant la guerre.

Les causes de la guerre font l’objet de nombreux débats parmi les historiens. Dans son ouvrage Les Somnambules (2012), Christopher Clark met en avant les maladresses diplomatiques et les erreurs de jugement des différentes puissances européennes. Selon lui, la guerre est le résultat d’un engrenage incontrôlable où chaque nation porte une part de responsabilité.

À l’inverse, l’historien Gerd Krumeich adopte une approche plus traditionnelle, pointant du doigt l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie comme principales responsables du conflit. Il considère que ces deux puissances ont volontairement attisé les tensions par leur agressivité et leurs ambitions expansionnistes.

Ces interprétations montrent que la Première Guerre mondiale n’est pas le simple fruit d’un attentat, mais le résultat d’un enchevêtrement de rivalités anciennes, de calculs politiques hasardeux et d’un système d’alliances qui a rendu le conflit inévitable.

Un consensus national face à la guerre ?

En 1914, la population française ne s’attend pas à l’éclatement de la guerre. Dans les campagnes, l’annonce de la mobilisation est accueillie avec stupeur et résignation. Pourtant, malgré cette surprise, les refus de partir au combat restent extrêmement rares : seulement environ 1,5 % des appelés refusent de se soumettre à la conscription.

Face à l’attaque allemande, le sentiment dominant est celui du devoir patriotique. La France étant envahie, ses citoyens considèrent qu’il est impératif de défendre le territoire national. Ce consentement à la guerre repose sur l’idée d’un conflit défensif, où l’unité nationale prime sur les divisions politiques et sociales.

Ainsi, bien que la déclaration de guerre ait été un choc pour de nombreux Français, elle n’a pas entraîné de contestation massive, mais plutôt un ralliement général autour de la défense du pays.

Les grandes étapes de la guerre

La stratégie allemande repose sur le Plan Schlieffen, élaboré depuis une vingtaine d’années en prévision d’une guerre contre la France et la Russie.

La guerre de mouvement (1914)

L’idée principale est de contourner les défenses françaises bien établies autour de Nancy en passant par la Belgique, un pays neutre. Le 4 août 1914, les troupes allemandes envahissent la Belgique, espérant une progression rapide vers Paris. La France, bien au courant de ce plan, compte sur la résistance belge pour ralentir l’avancée allemande. Toutefois, les forces allemandes progressent plus rapidement que prévu, et en septembre 1914, elles se trouvent à une cinquantaine de kilomètres de Paris.

L’espoir d’une guerre courte s’effondre lors de la bataille de la Marne (6-13 septembre 1914), où les forces franco-britanniques stoppent l’offensive allemande et les repoussent à environ 150 km de Paris. Par ailleurs, la mobilisation rapide de la Russie oblige l’Allemagne à envoyer des troupes sur le front oriental, permettant aux Alliés de reprendre l’ascendant. À l’automne 1914, une « course à la mer » s’engage : chaque camp tente de contourner l’autre, mais sans succès. Un front continu se forme, s’étendant de la Belgique à l’Alsace. Ainsi, la guerre de mouvement prend fin, tout comme l’illusion d’un conflit court.

La guerre de position (1914-1918)

Entre l’automne 1914 et le printemps 1918, la guerre s’enlise dans une guerre de position, marquée par un front figé où les armées s’enterrent dans des tranchées s’étendant sur des centaines de kilomètres. La France est alors divisée en trois zones distinctes : la zone envahie, occupée par les Allemands dans le nord-est ; la zone de combat, théâtre des affrontements sur le front ; et l’arrière, mobilisé pour l’effort de guerre, notamment dans la production d’armements et la logistique.

Malgré plusieurs tentatives des deux camps pour briser cette impasse, les grandes offensives se soldent par des bains de sang sans avancée décisive. La bataille de Verdun (1916), symbole de la résistance française face à l’Allemagne, cause 300 000 morts en neuf mois sans modification du front. La bataille de la Somme, menée par les Franco-Britanniques la même année, fait plus d’un million de victimes pour un gain territorial insignifiant. En 1917, l’offensive du Chemin des Dames, orchestrée par le général Nivelle, se solde par un échec cuisant et de lourdes pertes, provoquant un profond découragement au sein des troupes françaises.

Cependant, deux événements majeurs viennent bouleverser l’équilibre du conflit : l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, qui apporte un soutien humain et matériel crucial aux Alliés, et le retrait de la Russie, officialisé par le traité de Brest-Litovsk (3 mars 1918), permettant à l’Allemagne de concentrer ses forces sur le front occidental. Ces évolutions annoncent un tournant décisif dans la guerre.

La fin de la guerre (1918)

De mars à novembre 1918, l’Allemagne lance une série d’offensives majeures, profitant des renforts venus du front de l’Est après le retrait de la Russie. Grâce à une nouvelle tactique accordant plus d’autonomie aux unités, les troupes allemandes parviennent à percer le front et à menacer de nouveau Paris. Cependant, cette avancée reste désorganisée et souffre d’un manque de stratégie globale, limitant son efficacité.

Au printemps 1918, la situation bascule avec l’arrivée massive des troupes américaines, qui renforcent considérablement les forces alliées. Près d’un million de soldats américains viennent soutenir les Franco-Britanniques, tandis que l’utilisation de 3 000 chars d’assaut contribue à inverser le rapport de force. Progressivement, les Allemands, épuisés par les pertes humaines et affaiblis par le blocus allié, sont contraints de reculer.

Le 11 novembre 1918, l’armistice de Rethondes est signé entre la France et l’Allemagne, mettant fin aux combats sur le front occidental. La Première Guerre mondiale, envisagée au départ comme un conflit court, s’est transformée en une guerre d’usure d’une violence inédite, marquée par des pertes humaines colossales. Les tentatives de percée et les espoirs d’une victoire rapide se sont heurtés à la réalité d’un front figé, où la supériorité matérielle et la mobilisation totale des ressources ont finalement permis aux Alliés de l’emporter.

Quelques liens et sources utiles

« Les Somnambules », de Christopher Clark, une recherche orientée, mais exemplaire dans son genre, Le Monde

« La Belle époque » de Dominique Kalifa à Radio France

La « Belle Époque » était-elle si belle ? de GEO

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