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Japon : Le réarmement militaire du bastion pacifiste

La nouvelle politique étrangère et militaire du Japon inquiètent les voisins. Selon sa nouvelle doctrine, la Chine est désormais perçue comme une concurrente stratégique, tandis que la Corée du Nord et la Russie sont considérées comme des adversaires. Zoom sur ce réarmement militaire du pacificateur.
Album 自衛隊記念日 観閲式, Parade de la force d'auto-défense japonaise| Rikujojieitai Boueisho - Creative Commons BY-SA 3.0
Album 自衛隊記念日 観閲式, Parade de la force d’auto-défense japonaise| Rikujojieitai Boueisho – Creative Commons BY-SA 3.0

Le Japon a récemment fait un pas décisif en matière de politique étrangère en se positionnant en faveur d’éventuelles opérations offensives au-delà de ses frontières. Selon sa nouvelle doctrine, la Chine est désormais perçue comme une concurrente stratégique, tandis que la Corée du Nord et la Russie sont considérées comme des adversaires. Cette montée en puissance militaire du Japon suscite des préoccupations au sein de son opinion publique et alimente des inquiétudes parmi les pays voisins.

Le samedi 27 novembre 2021, le Premier ministre japonais, Kishida Fumio, a effectué une visite à la base d’Asaka, située au nord de Tokyo, pour rencontrer les troupes de défense terrestre. Il y a livré un discours audacieux en annonçant un changement majeur dans la posture militaire du Japon en déclarant :

« Désormais, je vais envisager toutes les options, y compris celles de posséder des capacités d’attaque de bases ennemies, de continuer le renforcement de la puissance militaire japonaise. »

Un an plus tard, Kishida a dévoilé des mesures concrètes, doublant les dépenses de défense et allouant l’équivalent de 315 milliards de dollars sur cinq ans. Cette décision propulse le Japon au troisième rang mondial en termes de budget militaire, juste derrière les États-Unis et la Chine, représentant 2 % du produit intérieur brut (PIB).

Ces choix, inscrits dans la nouvelle « stratégie de sécurité nationale » dévoilée en août 2022, entraînent une profonde transformation des missions des forces d’autodéfense, l’appellation officielle de l’armée japonaise. Elles ne se limitent plus à la défense du pays, mais incluent désormais des capacités de contre-attaque, voire la possibilité de détruire des bases militaires adverses. Un changement significatif qui soulève des questions et des préoccupations tant au niveau national qu’international.

Le Japon face à un Triple front

Ces dernières années, le Japon fait face à un triple front face aux ententes entre la Russie, la Chine et la Corée du Nord. De plus, l’invasion de l’Ukraine et l’opposition croissante entre la Chine et Taïwan ont fait sauter un verrou psychologique qui rend le retour d’une guerre dans le Pacifique beaucoup plus crédible.

Sur le même principe que le conflit sino-taïwanais, les îles Senkaku sont un autre point de contentieux entre la Chine et le Japon. Situées un peu plus loin des côtes taïwanaises, ces îles sont des points stratégiques importants dotés d’un fort potentiel en hydrocarbures et de ressources de pêche. Tokyo et Pékin se les disputent depuis 1971, et des garde-côtes chinois patrouillent régulièrement aux alentours, entraînant de nombreux accidents entre les garde-côtes chinois et japonais.

Bateau des gardes côtes chinois | Indian Navy - Government Open Data License – India
Bateau des gardes côtes chinois | Indian Navy – Government Open Data License – India

Face à ces trois pays possédant l’arme nucléaire, les projets de modernisation des capacités militaires japonaises se multiplient en raison de l’augmentation significative des crédits alloués à la défense. Par exemple, face à la menace de l’arsenal balistique chinois capable de saturer le système de défense antimissile japonais, Tokyo vise à tripler sa capacité d’interception et de frappes.

Le gouvernement de Fumio Kishida cherche depuis plusieurs mois à acquérir 500 missiles américains Tomahawk, dotés d’une portée dépassant les 1 000 kilomètres. De plus, l’armée japonaise envisage d’augmenter la portée de ses missiles antinavires sol-mer de 200 km à 1 200 km et explore la possibilité d’acquérir des missiles hypersoniques, caractérisés par une vitesse dépassant les 6 000 km/h, les rendant plus difficiles à intercepter en raison de leur trajectoire imprévisible.

Un investissement substantiel est également annoncé dans le domaine de la cybersécurité, avec l’objectif d’employer 5 000 personnes d’ici 2027, comparé aux 890 actuelles. Cependant, le recrutement de personnel reste un défi, une problématique similaire à celle rencontrée dans d’autres secteurs militaires. Cette situation souligne l’ambiguïté du rapport du Japon à la guerre. Bien que l’opinion publique exprime des inquiétudes et soutienne ces réformes, les forces d’autodéfense japonaises font face à des difficultés de recrutement, et les opportunités de carrière qu’elles offrent demeurent peu attractives pour la jeunesse. Ce décalage pourrait potentiellement entraver la concrétisation des ambitions militaires du Japon.

Seul pays au monde à avoir renoncé à la guerre

Au lendemain de la guerre du Pacifique, dans laquelle 3 millions de Japonais perdirent la vie – dont 200 000 dans les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945 –, l’archipel nippon, traumatisé, renonçait « à jamais à la guerre ». Mais ce pacifisme d’État, inscrit dans la Constitution imposée, en 1946, par l’occupant américain, qui s’engageait en retour à protéger le Japon en cas d’attaque, est mis à mal par la dégradation de la situation sécuritaire en Asie du Sud-Est.

Le Premier ministre japonais Shigeru Yoshida (1878-1967, en fonction de 1946 à 1947 et de 48 à 54) et les membres de la délégation japonaise signent le traité de San Francisco | Public domain
Le Premier ministre japonais Shigeru Yoshida (1878-1967, en fonction de 1946 à 1947 et de 48 à 54) et les membres de la délégation japonaise signent le traité de San Francisco | Domaine public

Il est écrit dans l’article 9 de la Constitution japonaise que :

« Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu’à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. »

La démilitarisation du Japon repose sur le protectorat américain qui s’engage à le défendre en cas d’attaque. Mais à peine 5 ans plus tard, l’article 9 est déjà transigé.

Dès 1950, la guerre froide et la guerre de Corée ont incité les États-Unis à encourager le réarmement du Japon. En 1950, une force paramilitaire japonaise, la Police nationale de réserve, a été créée, évoluant ensuite en 1952 vers la Force de sécurité nationale. En 1951, un traité bilatéral de sécurité avec les États-Unis a reconnu au Japon un droit de légitime défense collective, en contradiction avec l’article 9. En 1954, un accord d’assistance mutuelle de sécurité avec les États-Unis a établi un système de défense japonais, permettant un déploiement militaire de 165 000 hommes.

L’officialisation du processus de militarisation a eu lieu en 1954 avec la création de l’Agence de défense et des Forces d’autodéfense, bien que leurs objectifs militaires demeuraient relativement vagues, centrés sur la préservation de la paix et de l’ordre public, avec la restriction de ne pas être déployées en dehors du territoire japonais. Après la guerre froide, les Forces d’autodéfense japonaises sont utilisées comme force de soutien, et non combattante, pour aider leur allié américain dans chacune de ses campagnes (Irak, Afghanistan) et participent aussi à des missions de maintien de la paix de l’ONU (au Cambodge (1992-1993), au Mozambique (1993-1995), au Rwanda (1994), sur le plateau du Golan (1996) ou encore au Timor oriental (2002-2004). Ces opérations constituent un gain d’expérience notable pour le Japon en matière de coopérations internationales.

L’affirmation du pays au Soleil levant

Le Japon décide de miser sur lui-même et se rend compte qu’il ne pourra pas toujours compter sur les États-Unis à l’avenir pour le protéger.

Et le contexte lui donne raison, avec le conflit israélo-palestinien, le soutien américain pour l’Ukraine s’est affaibli. Qu’en sera-t-il pour le Japon s’il est attaqué demain ? Le destin du Japon et de la région du Pacifique repose sur la volonté du Japon de s’attacher à l’article 9 de sa Constitution, imposé par les Américains, et de prendre le risque de revivre les traumatismes d’une guerre généralisée.

Quelques sources et liens utiles

ARTE. « Japon : La fin du pacifisme ? | ARTE » . YouTube, 17 décembre 2023.

LANDREAU, Alexis. « L’article 9 de la Constitution japonaise : vers une résurgence de l’armée nipponne ? », Revue Défense Nationale, vol. 793, no. 8, 2016, pp. 97-102.

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