L'ouvrage coup de cœur d'avril : Petit dictionnaire des Sales Boulots par Nicolas Méra

14 février 1349 : le massacre de la Saint-Valentin

Le massacre de la Saint-Valentin désigne le jour où près de 2000 juifs ont été jetés dans les flammes par les habitants Strasbourgeois.
Illustration de 1894 représentant le pogrom de Strasbourg (massacre des habitants juifs de la ville) le 14 février 1349 | Domaine public
Illustration de 1894 représentant le pogrom de Strasbourg (massacre des habitants juifs de la ville) le 14 février 1349 | Domaine public

Le massacre des juifs, survenu lors de la Saint-Valentin de 1349, de Strasbourg, ville impériale qui appartenait à cette époque au Saint-Empire romain germanique, atteste d’une haine grandissante à l’encontre des personnes juives. Cette hécatombe a pour origine l’épidémie ravageuse de peste noire qui s’est abattue sur l’Europe du XIVe siècle. Nous vous proposons ici de revivre cet évènement macabre qui marque encore aujourd’hui la mémoire collective.

La ville impériale libre de Strasbourg

Afin de bien appréhender le sujet de cet article, il est important de se pencher sur le statut de la ville de Strasbourg au Moyen âge. Cette ville est, de 1262 à 1681, une cité-État membre du Saint-Empire romain. Elle est désignée comme étant une « petite république ». Elle dispose d’une constitution et d’un gouvernement élu par les habitants. Le pouvoir est exercé par les familles appartenant à la classe supérieure et traditionnelle : les familles patriciennes.

En 1648, les traités de Westphalie mettent un terme à la guerre de Trente Ans (1618-1648). Dès lors le roi de France détient des droits sur l’Alsace. Finalement, la reddition de Strasbourg intervient le 30 septembre 1681, ce qui marque la fin de l’indépendance de la ville. Depuis cela, elle est liée au territoire français.

La peste noire à l’origine du massacre de la Saint-Valentin

Les années 1347-1351 ont vu l’apparition d’une épidémie monstrueuse.

Bernardo Tolomei au milieu des victimes de la peste noire à Sienne en 1348, Giuseppe Maria Crespi, 1735 | Domaine public
Bernardo Tolomei au milieu des victimes de la peste noire à Sienne en 1348, Giuseppe Maria Crespi, 1735 | Domaine public

À l’origine un voilier, transportant des rats porteurs de bactéries, s’est amarré dans un port méditerranéen.

L’opération s’est répétée dans divers ports européens et les mêmes conséquences se sont produites : maladies atroces, souffrances extrêmes. La vitesse de propagation de la peste est hallucinante.

En somme, environ un tiers de la population décède des suites de la maladie. À cette époque la peste est perçue comme un châtiment envoyé par la puissance divine. Le peuple donne une interprétation menaçante pour les juifs. En effet on les accuse d’avoir empoisonné les puits d’eau, les sources, les fontaines et de propager la peste.

Une haine grandissante à l’encontre des juifs

Détruit par l’épidémie, le peuple cherche un coupable. À l’orée de l’année 1349, le maire de la ville de Strasbourg, voulant protéger les juifs de la férocité du peuple et sentant l’animosité générale s’intensifier, organise la fermeture du quartier juif.

En Suisse, Rhénanie et en Haute-Alsace parmi d’autres, des massacres contre les juifs ont lieu. La torture leur arrache des aveux forcés. On les jette en prison sans plus attendre. L’acharnement devient de plus en plus intense. Dès le 9 février, les députés ordonnent l’arrestation des juifs et leur mise en jugement.

Cependant le chef des corporations, P. Schwarber, maire de la ville, s’y oppose fermement. Ce qui provoque la fureur des députés qui se mettent à l’insulter. Il les fait alors tous arrêter immédiatement. Un seul d’entre eux parvient à s’échapper et ameute les corporations afin de se consulter sur le comportement à adopter face à « l’ennemi ».

10 février : une petite révolution

Le 10 février, les émeutiers se proclament « maîtres du gouvernement » de la petite république. Directement, ils prononcent la déchéance des magistrats qu’ils considèrent comme « vendus aux juifs« .

Un nouveau chef est nommé : le boucher Johannes Betschold, l’ennemi juré des juifs. Dès le lendemain, le nouveau conseil engage un procès envers P. Schwarber pour avoir soutenu et défendu la cause juive. Il est déchu de tous ses droits et ses biens sont saisis. Le 13 février, le boucher Betschold fait assiéger le quartier juif.

14 février : l’apogée de l’horreur

Au petit matin, le peuple se précipite, d’un pas cadencé et en chantant, au quartier juif. Les maisons sont incendiées, les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards sont cruellement assassinés. Toutes les personnes encore vivantes sont rassemblées et emmenées au cimetière juif où se dresse un gigantesque bûcher enflammé. La foule, acharnée, se jette sur les enfants juifs recevant le baptême avant d’être mis au feu. Les chroniques de Clossner et de Kœnigshoffen témoignent de l’épouvante du massacre de la Saint-Valentin :

Dès l’aube, un vacarme indescriptible remplissait les rues de Strasbourg : c’était le bruit des troupes en marche, avançant au rythme de chants sauvages, accompagnés des cris de femmes déchaînées. Lorsqu’elle eut brisé les barrières qui fermaient l’entrée du quartier juif, la foule se précipita dans le ghetto. Hommes et femmes, enfants et vieillards furent égorgés sans pitié. Dans les maisons incendiées, des familles entières disparurent sans laisser trace. »

Le témoin auquel nous avons fait allusion plus haut, rapporte un dialogue touchant entre un chef de famille juif et l’un des assassins. Comme le prétexte du massacre résidait dans la prétendue responsabilité des juifs dans la propagation de la peste noire, le juif s’écria : « Mais nos propres enfants aussi sont frappés par la peste ». A quoi le gros Herrmann, le boucher de la Pfalz, répliqua : « Quand on a tué le fils de Dieu, on peut bien empoisonner un de ses enfants à soi, pour faire croire à son innocence : tout le monde sait combien les Juifs sont rusés.

Chroniques de Clossner et de Kœnigshoffen

Un lourd bilan humain

Au cours de ces atrocités, près de 2000 juifs ont péri. Le massacre de la Saint-Valentin atteste de la grande perméabilité, face aux vagues idéologiques, de l’esprit du petit peuple strasbourgeois. Des barbaries immenses ont été commises au nom du prétexte insidieux de la culpabilité juive lors des diverses catastrophes qui ont frappé le monde médiéval.

Quelques sources et liens utiles

Caroline Costedoat, Michel Signoli, La Peste noire, 2021, éditions « Que sais-je ? »

Gilbert Dahan, Les Juifs en France médiévale, 2017, éditions CERF

Francis Rapp, Le Saint Empire romain germanique, 2003, éditions Seuil

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