En 1959, le décret fondateur du ministère des Affaires culturelles fixait un objectif clair en apparence : rendre les œuvres capitales accessibles au plus grand nombre de Français. Cet objectif a été étudié depuis, notamment par l’intermédiaire de grandes enquêtes statistiques, afin d’observer si le ministère avait accompli sa mission principale. Le constat dressé est sans appel : la sociologie du public culturel n’a presque pas bougé.
Trois stratégies et une accumulation
L’objectif principal de cette pratique culturelle était de lutter contre l’élitisme structurel de l’offre culturelle. Les pouvoirs publics ont alors expérimenté, mais sans jamais vraiment trancher entre elles, trois grandes stratégies.
La première, héritée de Malraux lui-même, se veut promotionnelle. Elle consiste à développer l’offre en multipliant les équipements, en baissant les tarifs, tout en apportant une certaine importance à l’accueil. En bref, le problème est traité comme une question de marketing et de logistique.
Une seconde stratégie consiste en une attitude plus volontariste. Elle veut cibler des publics précis avec des médiateurs dédiés et des lieux dits alternatifs, souvent des artistes ou des dirigeants associatifs envoyés sur place plutôt que d’attendre le public dans les équipements traditionnels.
La troisième, qualifiée d’interactionniste, va à l’encontre de la notion de hiérarchie culturelle : elle passe par la mise en place d’ateliers de pratique, du théâtre de rue, des résidences d’artistes… Bref, on cherche la reconnaissance de la pluralité des expressions plutôt que la diffusion d’un modèle établi et reconnu.
C’est cette dernière logique qui triomphe avec Jack Lang, ministre de la Culture dans les années 1980. La gauche va rompre avec la hiérarchie de l’ère Malraux et fait entrer dans le champ culturel légitime des pratiques jusque-là reléguées au rang de simples loisirs : le rock obtient ses propres structures de soutien public, la bande dessinée devient un objet d’étude et de subvention, les danses urbaines intègrent progressivement les conservatoires, etc.
Cette action est aussi symbolique que budgétaire puisqu’elle cherche à montrer que la dignité culturelle ne se mesure plus à l’ancienneté d’une forme d’art, mais à sa capacité à marquer un public. La réaction des partisans de Malraux ne se fait évidemment pas attendre, qualifiant ce tournant de populiste et de périlleux pour la culture puisqu’il venait diluer ce concept. De l’autre côté, ses défenseurs estiment que c’est la seule façon cohérente de répondre au problème du public qui se détourne de l’œuvre savante.


Ce qui est frappant dans la politique culturelle française, c’est que ces trois strates ne se sont jamais totalement substituées l’une à l’autre. Certes, certaines ont été jugées plus importantes à un moment donné, mais de façon générale, elles se sont superposées, chacune ajoutant certains dispositifs, nécessitant des crédits et du personnel, sans que le problème initial de chacune soit résolu.
L’angle mort de l’évaluation
Avant même de s’intéresser aux enquêtes et à ce qu’elles nous apprennent, il faut noter une difficulté méthodologique que les spécialistes des politiques publiques soulignent depuis longtemps : la politique culturelle s’est rarement donné des objectifs chiffrés. Les responsables successifs, de droite comme de gauche, donnent des intentions assez larges (diffuser la culture, réduire les inégalités, renforcer le lien social, etc.) en précisant peu ce que cela signifierait dans leur réalisation.
Certes, on peut dénombrer les équipements et dispositifs créés, les subventions versées, les œuvres acquises. Mais il est plus rare et plus difficile de juger les effets attendus sur le public directement. Dès lors, cette absence de prévisions chiffrées rend, par construction, toute évaluation rigoureuse presque impossible, sauf si on se base sur des dispositifs qui n’ont pas pour objectif premier de juger ceci. C’est ce rôle qu’a pris, par défaut, l’enquête décennale du ministère sur les pratiques culturelles des Français.
Le verdict du Département des études, de la prospective, des statistiques et de la documentation (DEPS)
Depuis 1973, le ministère interroge les Français sur leurs pratiques culturelles à intervalles réguliers : on compte six éditions jusqu’ici, dont la dernière a été menée en 2018. Sur près d’un demi-siècle, une conclusion est présente dans chaque rapport : des variables classiques (diplôme, catégorie socioprofessionnelle, milieu rural ou urbain) continuent de déterminer l’essentiel de l’accès à la culture.
Si on prend l’exemple de la lecture, ceux qui lisent plus de vingt-cinq livres par an sont passés de 28 % de la population en 1973 à environ 14-15 % en 2008 comme en 2018. Quand on regarde en détail, on constate que cet effondrement touche plus les classes populaires que les milieux favorisés. En revanche, ce qui progresse, c’est tout ce qui se consomme à la maison : la culture d’écran, la musique en ligne, le streaming… En bref, tout ce qui échappe aux équipements publics financés dans le cadre d’une politique culturelle.
Plus marquant encore, les activités les plus subventionnées par habitant, à savoir l’opéra et la musique contemporaine, sont quasi-systématiquement celles qui attirent le moins de monde. D’où les nombreux débats relatifs aux contribuables qui ne fréquentent jamais ces lieux et qui financent, par leurs impôts, les loisirs d’un public déjà acquis à la culture savante. Malgré plus de soixante ans de politique culturelle interventionniste, la reproduction sociale par les goûts perdure en grande partie.
Dans ce tableau général, un accident statistique peut néanmoins questionner. Pendant le confinement du printemps 2020, des enquêtes menées par le Crédoc et le ministère ont constaté une réduction des inégalités d’origines sociales dans les pratiques culturelles. En effet, les catégories les plus éloignées de l’offre culturelle (classes populaires et personnes âgées) se sont de nouveau plongées dans la lecture, à pratiquer certains arts en amateur, etc. Ici, la politique publique y est pour peu de choses : le temps disponible, voire imposé, les sociabilités contraintes et l’accès gratuit en ligne à de nombreuses plateformes… Toutes ces raisons ont poussé chacun à s’occuper autrement. Cette nouvelle pratique interroge donc sur la pertinence des politiques publiques culturelles : est-ce que l’État, jusqu’ici, est intervenu au bon moment ?
Démocratiser ou rendre accessible ?
Une réponse à ce constat a été, de la part de chercheurs et d’acteurs culturels, d’abandonner le mot de démocratisation pour adopter celui d’accessibilité. Si la nuance peut paraître innocente, elle n’est pas anodine. Par la démocratisation, l’objectif était de viser un objectif sociologique, c’est-à-dire changer qui consomme la culture et faire entrer ces publics moins concernés dans les équipements construits.
Quand on veut rendre accessible, l’objectif prend une tournure beaucoup plus quantitative : élargir l’offre, multiplier les points de contact et moins se concentrer sur la composition sociale du public. Cela se rapproche presque de l’idée de base de Malraux, qui évitait de fonder trop d’espoirs dans la pédagogie et la conquête de nouveaux publics, privilégiant le seul contact direct avec l’œuvre. Ce bilan en demi-teinte invite à une forme de modestie sur les pouvoirs de l’action publique volontariste. Un ministère, même s’il est bien doté, peine à peser sur les pratiques sociales face à l’origine sociale, au niveau scolaire, aux logiques de transmission familiales, etc. Ce sont des aspects qui échappent à son seul domaine.
Certains se demandent ainsi de plus en plus pourquoi un tel appareil institutionnel est toujours pertinent, si l’objectif fixé à la base n’a jamais été atteint ? En vérité, d’autres raisons peuvent justifier ce maintien : la légitimation de l’action publique, le rayonnement international, la survie d’un secteur économique et professionnel, etc. En bref, c’est plus un mythe fondateur qu’une politique culturelle efficace qui a été mis en place il y a près de 70 ans.
Quelques sources et liens utiles
MOULINIER (Pierre), Les politiques publiques de la culture en France, Paris, Presses Universitaires de France, 2020, 128 p.
POIRRIER (Philippe), L’Etat et la culture en France au XXe siècle, Paris, Le livre de poche, 2000, 250 p.

