« La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert. » Ce mot d’ordre, prononcé par André Malraux le 28 mai 1959 à Athènes, désignait assez justement ce qui allait être son programme à la tête du tout nouveau ministère des Affaires culturelles, créé par décret le 24 juillet 1959. Cette création institutionnelle était alors le fruit d’une longue maturation.
Sous la IIIe République, les Beaux-Arts étaient rattachés à l’Instruction publique : la culture était considérée comme un outil au service de l’éducation. Le Front populaire, avec Léon Blum et Jean Zay, avait essayé de démocratiser l’accès à la culture, mais, comme le note l’historien Philippe Poirrier, « le Front populaire fut bien le temps de la prise en compte avant celui de la prise en charge ». Si Vichy récupère ensuite la question culturelle, c’est surtout à ses propres fins, tandis que la IVe République, fragile et trop occupée par ses crises politiques, ne réussit pas à approfondir la question.
C’est seulement avec l’arrivée de la Ve République et la nomination d’André Malraux que l’on distingue une rupture franche. Le jeune ministère récupère alors les compétences auparavant dispersées entre l’Éducation nationale, le Haut-Commissariat à la Jeunesse et aux Sports, et même le ministère de l’Industrie pour le cinéma. En revanche, le livre et les relations culturelles internationales ne sont pas inclus au départ.
Une certaine idée de la culture
Pour comprendre la politique culturelle de Malraux, il faut commencer par sa philosophie. Malraux n’est pas un haut fonctionnaire, un administrateur : c’est avant tout un romancier, un historien de l’art et même un aventurier. Pour tous, il est alors l’auteur de La Condition humaine ou bien de L’Espoir. À ses yeux, la culture n’est ni un enseignement ni un divertissement, mais quelque chose de plus grand : c’est un moyen de transcendance, un moyen pour chaque individu de dépasser sa condition.
Cette vision est illustrée par sa conception du « choc esthétique » : l’œuvre d’art doit « parler » directement à l’individu, avec peu, voire aucun intermédiaire, et sans être expliquée. Ce qui doit primer sur tout, c’est le contact avec l’œuvre, qui se suffit à elle-même
« Il n’est pas vrai que qui que ce soit au monde ait jamais compris la musique parce qu’on lui a expliqué la Neuvième symphonie. Que qui que ce soit au monde ait jamais aimé la poésie parce qu’on lui a expliqué Victor Hugo […] Il faut d’abord qu’existe l’amour, car après tout, dans toutes les formes d’amour, il ne naît pas des explications. »
Discours prononcé à l’occasion de l’inauguration de la Maison de la culture d’Amiens, le 19 mars 1966
Cette conception a nécessairement des conséquences considérables sur la façon dont le système culturel va être construit par Malraux. Dès le départ, il se place en rupture avec l’Éducation nationale, qui mise sur la transmission pédagogique.
Par la même occasion, elle dresse Malraux en opposition aux partisans de l’éducation populaire, qui estiment que l’accès à la culture doit passer par la formation et l’explication. C’est donc aussi sur ces tensions que repose l’architecture de sa politique culturelle.
Le décret fondateur exprime justement cette ambition : « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ». Ce projet a aussi une dimension gaullienne, presque messianique : Claude Mollard parle ainsi d’un « messianisme agnostique », tant l’ambition culturelle de Malraux revêt un caractère quasi prophétique, lié à la grandeur de la France et au rayonnement de sa civilisation.
Les maisons de la culture : le projet phare
Parmi les multiples chantiers ouverts pendant la décennie Malraux (restauration du patrimoine, soutien au cinéma, protection sociale des artistes, prémisses d’une politique musicale, etc.), les maisons de la culture demeurent la réalisation la plus emblématique (et contradictoire, en un sens) de Malraux.
Malraux puise en partie son inspiration dans les « maisons du peuple » de la fin du XIXe siècle, lieux de rassemblement ouvrier qui associaient syndicalisme et culture. De même, des précédents existent, comme « l’Association des Maisons de la culture », qui cherche à mettre l’art au contact de tous.
C’est au Festival de Cannes, en 1959, que Malraux évoque ces espaces pour la première fois, s’inscrivant dans un concept chargé d’histoire qu’il souhaite réinventer sous une forme institutionnelle. Il souhaite que ces maisons soient des lieux polyvalents (musique, théâtre, cinéma, arts plastiques), situés sur l’ensemble du territoire, afin de représenter la décentralisation.
Elles se basent sur trois piliers : l’animation culturelle (à savoir sensibiliser des publics non avertis), la liberté artistique (chaque maison peut personnaliser son programme) et la polyvalence (il ne faut pas chercher à se spécialiser). L’objectif initial est très ambitieux, puisqu’une maison doit être construite par département, avec un premier objectif de 20. Au final, il n’y a « que » huit maisons qui sont inaugurées avant son départ du ministère, en 1969.


L’objectif de ces maisons est aussi d’inciter les territoires à s’impliquer : l’État finance 50 % de la construction et 50 % du fonctionnement, tandis que les collectivités assument le reste. Dès lors, les villes sont progressivement impliquées dans la gestion culturelle, tandis que l’État demeure en partie en retrait, bien que ce soit lui qui décide au final.
Cette double direction provoque néanmoins des tensions à terme, puisque certaines municipalités vivent ce partenariat comme une tutelle imposée depuis Paris, éloignée de l’objectif initial de décentralisation. Ainsi, en profitant de mai 1968 et de son désordre, certaines villes reprennent la main sur les maisons de la culture, à l’image de Caen.
Les limites d’une ambition
On constate que la politique culturelle de Malraux est aussi marquée par plusieurs échecs : son ambition est effectivement largement critiquée, que ce soit dans le camp d’en face ou dans le sien.
Certains vont d’abord le critiquer pour son élitisme, considérant que Malraux entretient une vision aristocratique de la culture : l’art qu’il soutient est celui des grands noms. Par exemple, il fait appel à Marc Chagall pour le plafond de l’Opéra Garnier ou encore, nomme Balthus à la tête de la Villa Médicis. Certaines maisons de la culture peinent aussi à attirer des publics populaires, la programmation étant trop exigeante et plutôt destinée à des visiteurs déjà initiés. S’il essaye malgré tout de valoriser certaines formes artistiques qui le passionnent moins (cinéma de divertissement, chanson populaire, etc.) cela demeure marginal.
Une autre limite s’impose rapidement à lui : le manque de moyens financiers. Le ministère des Affaires culturelles est le parent pauvre du budget de l’État, et Malraux, bien qu’il se batte pour obtenir des crédits, ne parvient jamais à en obtenir assez. Les conséquences de ce manque de moyens sont parfaitement illustrées avec les maisons de la culture : les collectivités locales peuvent rarement combler ce que l’État ne finance pas.
Une troisième tension est aussi particulièrement visible, cette fois-ci de nature politique. D’un côté, Malraux est attaqué sur sa gauche, qui lui reproche une vision trop peu sociale de la culture. Sur sa droite, les libéraux s’inquiètent de l’étatisation de la vie culturelle. Avec les événements de mai 68, c’est une bonne partie du monde de la culture qui se retourne alors contre lui. Quelques mois plus tard, il quitte le ministère.
Que reste-t-il, plus de cinquante ans après, de l’œuvre de Malraux ? On peut considérer qu’il a donné une existence institutionnelle à la politique culturelle française : le ministère des Affaires culturelles est pérennisé après son départ ; les Directions régionales des affaires culturelles (DRAC), esquissées dès 1963, se déploient progressivement ; l’Inventaire général du patrimoine, créé en 1964, est toujours actif, etc.
L’historien Philippe Urfalino considère ainsi que Malraux a moins légué un ministère de la Culture qu’« une certaine manière de concevoir la politique culturelle d’en haut », en unissant les aspirations à la démocratisation du Front populaire et l’ambition gaullienne de la grandeur française
Quelques sources et liens utiles
KLEIN (Richard), Les maisons de la culture en France, Paris, Editions du patrimoine, 2017, 192 p.
MOLLARD (Claude), Le 5e pouvoir. La culture et l’État de Malraux à Lang, Paris, Armand Colin, 1999, 572p.
POIRRIER (Philippe), L’Etat et la culture en France au XXe siècle, Paris, Le livre de poche, 2000, 250 p.
URFALINO (Philippe), L’invention de la politique culturelle, Paris, Hachette Littératures, 2004, 424 p.


