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Désoccidentalisation du monde et chronologie

Les BRICS accueillent l'Arabie Saoudite, l'Egypte, les Emirats, l'Ethiopie et l'Iran, chose symbolique de la désoccidentalisation du monde.
Les dirigeants des pays du BRICS, en marge du sommet du G20 à Osaka en 2019 - Alan Santos/PR | Creative Commons BY 2.0
Les dirigeants des pays du BRICS, en marge du sommet du G20 à Osaka en 2019 – Alan Santos/PR | Creative Commons BY 2.0

Le 1er janvier 2024, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) vont accueillir en leur sein l’Arabie Saoudite, l’Egypte, les Emirats Arabes Unis, l’Ethiopie et l’Iran. Avec 26,835 milliards de dollars de PIB à eux 10, les BRICS dépassent officiellement en termes de produit intérieur brut les membres de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (AEUMC), qui ne cumulent à eux trois « que » 26,581 milliards de dollars. Plus que jamais la désoccidentalisation du monde est donc en marche.

Il faut dire qu’au cours des dernières décennies, le pouvoir économique et politique a connu un déplacement significatif de l’Occident vers d’autres régions, marquant ainsi une transition vers un ordre mondial plus multipolaire.

Cette désoccidentalisation offre certes des perspectives nouvelles et stimulantes, mais soulève également des questions cruciales, à commencer par savoir ce qui a causé un tel déplacement de pouvoir. Zoom sur une mutation géopolitique aussi excitante qu’inquiétante.

Quand la désoccidentalisation du monde a-t-elle débuté ?

L’une des grandes questions autour de la désoccidentalisation du monde concerne son commencement. Et autant dire qu’il n’y a pas vraiment consensus sur le sujet, ce qui est peut susciter des controverses.

La conférence de Bandung en 1955 ?

Pour certains, il faut remonter dans les années 1950, et plus précisément à la conférence de Bandung en 1955 pour en voir apparaître les prémices. 29 pays d’Asie, et d’Afrique nouvellement indépendants se sont effet réunis cette année-là en Indonésie pour affirmer leur volonté d’émancipation vis-à-vis d’un monde bipolaire qui réclamait alors à ces nations de s’aligner automatiquement sur les blocs occidentaux ou orientaux pendant la Guerre Froide. Ce qu’on appelle communément le « tiers-monde » est ainsi venu affirmer sa place sur la scène internationale.

Session plénière durant la Conférence de Bandung – PICRYL | Domaine Public

La conférence de Bandung a ensuite eu un impact non-négligeable sur la situation des pays du tiers-monde et sur la désoccidentalisation du monde, puisqu’elle a inspiré derrière la création en 1961 du Mouvement des non-alignés.

Le Mouvement des non-alignés en 1961 ?

Rassemblant des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, ce mouvement a émergé pour rejeter la bipolarité de la Guerre froide, et encourager une approche plus équilibrée dans les relations internationales et une désoccidentalisation du monde. Cette voix indépendante a ainsi permis au tiers-monde de se faire entendre dans un monde de plus en plus multipolaire, ainsi que de faire valoir et de diversifier les alliances et les partenariats à l’échelle mondiale en faveur des pays du Sud.

Si le Mouvement des non-alignés a perdu en influence politique après la Guerre froide, il reste toutefois important dans l’espace mondial, car ses 120 membres continuent de lutter contre l’Occident et ses désirs hégémoniques en défendant le respect de la souveraineté nationale, la non-ingérence dans les affaires internes ou encore la promotion de la coopération économique et politique entre toutes les nations non-alignées.

La fin de la Guerre froide au début des années 1990 ?

Si la Guerre froide semble incontestablement avoir un lien avec la désoccidentalisation du monde, c’est véritablement à la fin du conflit que cette dernière est apparue évidente.

La chute du mur de Berlin en 1989 d’abord, a marqué la fin d’une ère d’une division idéologique entre l’Est et l’Ouest, et a ouvert la voie à des changements politiques et géopolitiques majeurs en faveur d’un ordre mondial plus multipolaire.

Cette désoccidentalisation du monde s’est concrétisée avec la fin officielle de la Guerre froide en 1991, puisque cela a permis à la mondialisation de déployer tout son potentiel. En effet, de nombreux acteurs bridés jusque-là par la rivalité USA-URSS ont pu alors émerger sur la scène internationale, notamment dans les pays d’Asie émergente. De par leur ouverture au monde, ces pays autrefois marginalisés ont rapidement vu leur croissance économique décoller, ce qui a porté un gros coup à l’incontestée et incontestable hégémonie occidentale alors en vigueur.

Les institutions internationales favorables à l’Occident, telles que l’Union européenne et l’OTAN, ont elles aussi été profondément chamboulées avec l’effondrement du bloc de l’Est, puisque ont été accueillis en leur sein nombre de pays d’Europe centrale et de l’Est. Cela a ainsi accentué la diversification culturelle de l’Occident, au détriment d’une culture occidentale traditionnelle très ethnocentrée.

Les échecs militaires étasuniens des années 2000 ?

Les doubles fiascos des interventions étasuniennes en Afghanistan et en Irak peuvent aussi constituer en soi un point de départ.

Il est clair que la perception de l’Occident a fortement été impactée par l’intervention des Etats-Unis en Afghanistan à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Cette dernière a en effet eu des coûts humains, financiers et des conséquences à long terme désastreux, ainsi que suscité l’inquiétude quant à l’unilatéralisme occidental.

Ces inquiétudes ont été renforcées à partir de 2003 avec l’intervention étasunienne en Irak. Si le droit à l’autodéfense garanti par les Nations unies pouvait encore justifier l’action militaire de 2001, les préoccupations concernant les armes de destruction massive n’autorisaient en aucun cas l’intervention des États-Unis, qui ont en plus utilisé massivement la force sans mandat explicite des Nations unies.

Deux soldats de la nouvelle force d’intervention irakienne assurent la sécurité pendant l’opération IRAQI FREEDOM – Auteur inconnu | Domaine public

Cet unilatéralisme a suscité une forte opposition de la part de plusieurs alliés et citoyens occidentaux, fracturant ainsi un Occident très lié jusque-là aux États-Unis. C’est d’ailleurs à ce moment précis que Washington a perdu aux yeux du monde entier son statut de puissance hégémonique, au profit d’un leadership mondial incontestable, mais diminué.

Aujourd’hui ?

La guerre en Ukraine a récemment rappelé à l’Occident qu’il ne pouvait plus ignorer le phénomène de désoccidentalisation du monde, lié à une volonté d’indépendance des pays du Sud qu’il prenait de haut il y a deux décennies à peine avec dédain.

Si la résolution de l’ONU qui « exige que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine » a été adoptée avec succès par 141 pays le 2 mars 2022, on ne peut toutefois pas passer à côté du fait que 35 pays du Sud représentant 50% de la population mondiale ont décidé de s’abstenir, et de ne pas appliquer derrière les sanctions contre Moscou.

Ces pays principalement situés en Asie de l’Est et en Afrique refusent désormais de s’aligner sans réfléchir sur les intérêts occidentaux en matière d’économie, de négociations multilatérales et de crises géopolitiques, ce qui n’est plus ni moins qu’un message fort pour montrer à l’Occident qu’il est inacceptable de vouloir prendre de décisions sans eux au nom de la bienséance.

Il faut aussi dire qu’à force de piétiner ou de vouloir imposer ses valeurs démocratiques libérales, telles que les droits humains, la liberté individuelle ou encore l’économie de marché, l’Occident a porté atteinte à leur caractère universel, puisque les pays du Sud ont bien compris qu’elles s’arrêtaient pour l’Occident là où commencent ses propres intérêts.

Mais que penser donc de cette volonté d’indépendance et de rejet des valeurs occidentales ?

Dans un sens c’est assez inquiétant, parce que la démocratie n’étant désormais plus un exemple à suivre et un symbole absolu de modernité, il devient donc très probable que l’évolution de la participation populaire dans le monde stagne, voire recule, de même que la protection des droits de l’Homme et de l’Etat de droit.

En revanche, il est plutôt enthousiasmant de s’imaginer dans le futur les BRICS, et plus globalement les pays du Sud, transformer leur poids économique en puissance politique pour se faire véritablement entendre dans le monde, notamment sur la question des inégalités économiques inter et intraétatiques

Quelques liens et sources utiles :

Christophe Ventura, Didier Billion, Désoccidentalisation: Repenser l’ordre du monde, Agone, 2023

Max-Erwann Gastineau, L’ère de l’affirmation – Répondre au défi de la désoccidentalisation, Agone, 2023

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