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Sissi-City : la nouvelle capitale égyptienne du président Al-Sissi

L'Égypte du président Al-Sissi souhaite se doter d'une nouvelle capitale administrative à seulement 50 kilomètres du Caire.
Le quartier d'affaires de la ville de Sissi-City - Abdelrhman 1990 (Pseudo Wikipédia) | Creative Commons BY-SA 4.0
Le quartier d’affaires de la ville de Sissi-City – Abdelrhman 1990 (Pseudo Wikipédia) | Creative Commons BY-SA 4.0

La majestueuse Égypte, héritière d’une histoire millénaire, suffoque aujourd’hui dans sa capitale du Caire. Habitée par plus de 22 millions d’habitants, la ville du Caire connaît un urbanisme anarchique. Elle est aussi le symbole de la ville incontrôlable et dangereuse pour le pouvoir. La création de Sissi-City est un moyen de faire table rase du passé et de fonder un nouveau lieu de pouvoir. Tel était le pouvoir des pharaons, tant les capitales ont été nombreuses à l’époque de l’Égypte antique (Thèbes, Héracléopolis Magna, Memphis ou encore Alexandrie).

La naissance de cette nouvelle capitale a été annoncée en 2015. L’objectif est de désengorger le Caire en déplaçant 6 millions d’individus sur un nouvel espace de 700 km2 – comme un premier projet intitulé le Nouveau Caire, démarré en 2001, mais qui n’a pas réussi à obtenir les résultats escomptés. L’installation des organes gouvernementaux loin du Caire est aussi un moyen de protéger et de sacraliser le pouvoir égyptien. Sissi-City est surtout le projet d’un président mégalomane, souhaitant marquer l’histoire par de nombreux projets pharaoniques.

La capitale pharaonique de Sissi-City

En construction depuis 2016, la nouvelle capitale Sissi-City est le projet d’un homme : Abdel Fattah al-Sissi. Nouveau pharaon de l’Égypte, il replace l’armée au centre du pouvoir politique en Égypte après les déstabilisations dues au printemps arabe. Il obtient le pouvoir le 3 juillet 2013 à la suite d’un coup d’État militaire, qu’il officialise par une élection présidentielle en 2014, où il obtient 96,4% des suffrages. Il abroge la constitution de 2012 et renforce son emprise sur le pays via la promulgation d’une nouvelle loi fondamentale en Égypte en 2014. Il est réélu en 2018 et souhaite briguer un troisième mandat.

La ville de Sissi-City n’est pas le seul projet du président Abdel Fattah al-Sissi. Il se place véritablement comme un pharaon moderne, transformant la géographie du pays. La construction de la plus grande rivière artificielle du monde est en cours en Égypte, dans l’objectif de créer de nouveaux espaces agricoles. Le projet a pour objectif de réduire la dépendance de l’Égypte aux importantes importations étrangères, notamment russes et ukrainiennes. En parallèle, le président souhaite agrandir le canal de Suez, notamment pour augmenter le trafic, tout en réduisant les risques de blocages, comme cela a pu se passer en 2021.

Un projet au coût pharaonique

Le projet de cette nouvelle capitale égyptienne avoisine les 52 à 60 milliards de dollars d’investissement. Lors de la présentation en 2015, les investisseurs devaient être nombreux : à la fois nationaux avec une forte contribution de l’État, mais aussi étrangers avec des investissements en provenance du Golfe, notamment des Émirats Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite, et n’oublions pas la sempiternelle Chine.

Cependant, ces investissements étrangers n’ont jamais réellement été ce qu’ils auraient dû être. Les pays du Golfe se sont tournés vers l’acquisition de parts dans le secteur agricole égyptien, ou bien même ont réduit leur participation pour se consacrer à leurs propres projets d’infrastructure (comme Neom, par exemple). Enfin, la Chine a restructuré ses investissements pour se limiter au quartier d’affaires.

L’installation des Égyptiens au sein de cette nouvelle ville est impossible pour la plupart. La majorité du personnel des ministères travaillant sur place est obligée de faire l’aller-retour entre Le Caire et Sissi-City, par exemple. En effet, le prix d’entrée du mètre carré est aux alentours de 9500 à 10 000 livres égyptiennes, soit entre 450 et 500 euros. Un prix prohibitif pour la majorité des Égyptiens, sachant que la moyenne du mètre carré au Caire en 2023 est de 551,3 €. De facto, la majorité des biens sont achetés par des étrangers, qui achètent pour investir et non pour vivre sur place.

Ce projet a aussi un contrecoup important sur l’économie générale du pays. Déjà complexe avec plus d’un Égyptien sur trois vivant sous le seuil de pauvreté, l’utilisation de la planche à billets à outrance provoque une inflation importante, de l’ordre de 30 % par an. La dette publique égyptienne connaît une hausse inquiétante, elle est aujourd’hui de 160,5 milliards d’euros. Plus de 35 % des dépenses publiques de l’Égypte sont consacrées au remboursement de sa dette. L’Égypte a payé environ 24,5 milliards de dollars de dette extérieure l’année dernière, contre 21,8 milliards de dollars en 2021. En somme, tous les indicateurs sont alarmants quant à la difficile situation économique dans laquelle se trouve l’Égypte aujourd’hui.

Une ville symbole en Afrique

Sissi-City abrite l’église de la Nativité, la plus grande cathédrale du Moyen-Orient. Inaugurée en 2019, comme sa consœur la Mosquée Al-Fattah al-Alim, l’une des plus grandes mosquées du continent africain, la représentation de ces deux religions est un bon moyen de présenter Sissi-City comme une capitale mondiale, à la fois politiquement, économiquement, mais surtout religieusement parlant. De facto, Sissi-City fait le lien entre le monde occidental chrétien et les pays du Golfe musulman.

Ce symbole se ressent dans la conception de son quartier d’affaires, grandement inspiré des pays du Golfe, ouvert au commerce libéral occidental. Icône de ce quartier, l’Iconic Tower, haut de 394 mètres, le bâtiment est le plus haut d’Afrique et se classe dans le top 40 mondial.

Le stade en construction le 22 avril 2022 de la ville de Sissi-City - Crosskimo (Pseudo Wikipédia) | Creative Commons BY-SA 4.0
Le stade en construction le 22 avril 2022 de la ville de Sissi-City – Crosskimo (Pseudo Wikipédia) | Creative Commons BY-SA 4.0

D’innombrables autres constructions sont prévues, qu’elles soient culturelles, symboliques, pratiques ou sportives. Et c’est ce dernier point qui est véritablement le symbole de cette nouvelle ville. Un espace olympique est conçu, avec l’ensemble des infrastructures nécessaires pour accueillir les Jeux Olympiques. Espoir indéniable des dirigeants égyptiens, d’être le premier pays d’Afrique à organiser cette prestigieuse compétition sportive, au sein de la Cité Olympique Internationale de l’Égypte, courant 2036 – 2040.

Sacralisation du pouvoir Égyptien

Sissi-City deviendra le cœur politique de l’Égypte, avec l’ensemble des institutions réinstallées dans des espaces dédiés, et quelque peu démesurés. C’est notamment le cas de l’Octagone, le pendant égyptien du Pentagone américain, mais le dépassant en gigantisme, et de loin.

« L'Octogone » le pentagone égyptien, place monumentale de la ville, en novembre 2020 - Ziad Rashad | Domaine public
« L’Octogone » le pentagone égyptien, place monumentale de la ville, en novembre 2020 – Ziad Rashad | Domaine public

Le palais présidentiel, le parlement et la trentaine de ministères que compte l’Égypte sont déplacés à Sissi-City, bien loin des tumultes de la population, loin de tout débordement. Le président autoritaire Abdel Fattah al-Sissi a tout loisir de consolider sa mainmise sur l’Égypte.

La ville est conçue pour être sûre et complètement surveillée, avec plus de 6 000 caméras implantées, et une sécurité maximale aux alentours des édifices gouvernementaux, rendant impossible les attaques qui se sont produites au Caire lors des manifestations de 2011 contre ces mêmes édifices.

Quelques liens et sources utiles

« Égypte : la dette extérieure a augmenté à 165,4 milliards de dollars », L’Économiste Magrébin, 2023

« La dette extérieure de l’Égypte dépasse les 160 milliards de dollars à fin 2022 », IlBoursa, 2022

« Égypte : Indicateurs et conjoncture », Direction générale du Trésor

La dette comme instrument de la conquête coloniale de l’Égypte, CADTM, 2016

Didier Billion Alain Parant « L’Égypte, un géant au bord de la rupture », Futuribles, 2020

Sissi-City : La Nouvelle Capitale qui pourrait Ruiner l’Égypte, Looking 4, 2023

Roman Stadnicki « Sissi-City, la “nouvelle capitale” d’Égypte. Enquête sur une publicité bien gardée », Revue du Crieur, 2017

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