Le mot « archiviste » n’apparaît vraiment qu’à la toute fin du XVIIIe siècle. Pourtant entre 1729 et 1799, une quinzaine d’ouvrages français s’attachent déjà à définir ce que doit être un bon gardien des archives : la méthode pour classer un chartrier, pour protéger le papier de l’humidité, pour déchiffrer une écriture ancienne… Ce corpus raconte pourtant l’histoire d’une profession qui se construit sans école, sans corporation et même sans titre officiel : c’est par la force de l’écrit et de la pratique qu’elle gagne sa légitimité.
Le désordre hérité de l’Ancien Régime
Sous l’Ancien Régime, la France ne manque pas d’archives : chaque personne qui s’est déjà rendue dans un service d’archives en a conscience. Le royaume en compte environ 5 700 dépôts vers 1770, dispersés dans les évêchés, les abbayes, les municipalités et parfois même chez de simples particuliers. Malgré les tentatives multiples de Richelieu, Colbert ou Louvois pour centraliser les papiers d’État, aucun ne parvient à s’imposer. Chaque institution garde jalousement ses propres titres.
Dans cette multitude, un type de document occupe une place à part : le terrier. Il s’agit d’un inventaire des droits féodaux grâce auquel un seigneur peut prouver ce qu’il possède. Dès lors, sans terrier à jour et conservé, il est impossible d’avoir des droits opposables. Or, à partir de 1750, la rénovation des terriers devient un enjeu et s’installe une véritable industrie. C’est là que naît le futur archiviste.
Le feudiste, ancêtre de l’archiviste
Ceux qui exercent ce travail ne sont pas des érudits mais des hommes de loi : le feudiste, aussi nommé commissaire à terrier. Ils sont recrutés par les seigneurs pour retrouver des droits oubliés dans de vieux titres et cumulent les casquettes d’expert foncier et de procureur fiscal. On en vient même à ironiser qu’il y a « plus de feudistes que de fiefs ».
Ce travail se développe aussi car il est lucratif : un terrier coûte cher à réaliser, jusqu’à plusieurs milliers de livres. Dès lors, la bourgeoisie de robe, en pleine ascension sociale, est particulièrement sensible à ce nouveau commerce. Parmi les auteurs de manuels sur le sujet, on retrouve surtout des avocats, ainsi qu’un chanoine et un libraire-imprimeur. Un seul se présente ouvertement comme « feudiste ». On comprend alors que ceux qui écrivent sur l’archivistique naissante ne sont pas des professionnels des archives au sens où on l’entendrait aujourd’hui, mais des hommes que leur métier a mis au contact de documents anciens.
Vers l’invention d’une méthode
C’est justement par ces manuels que la discipline prend forme. Sans remonter au très célèbre De re diplomatica de Jean Mabillon, publié en 1681, des ouvrages gagnent une certaine notoriété au XVIIIe siècle. Le plus influent est sans doute la Diplomatique-pratique de Pierre-Camille Le Moine, archiviste du chapitre de la cathédrale de Lyon, publiée en 1765. L’ouvrage s’intéresse à tous les aspects de la gestion archivistique : définition du métier, hygiène des dépôts, déchiffrement des écritures anciennes et surtout méthode de classement.
Ces manuels sont aussi l’occasion de documenter un important changement qui naît à cette période. Jusqu’alors, le classement chronologique, qui consiste à ranger les titres siècle par siècle et année par année, domine dans la profession. Le Moine, avec d’autres, propose une rupture : le classement méthodique, qui organise les archives par thématique plutôt que par date, en s’inspirant du modèle de l’Encyclopédie de Diderot. Une seigneurie peut ainsi voir ses papiers répartis en vingt-huit chapitres distincts (titres généraux, foi et hommages, garennes et pêches, rentes foncières…) chacun pouvant être subdivisé à volonté selon les besoins. C’est peu ou prou une logique qui peut se retrouver dans certaines logiques de classement actuelles, en prenant en compte les importants apports archivistiques du XIXe siècle, notamment le respect des fonds de Natalis de Wailly.
Ces ouvrages sont l’occasion de créer un véritable écosystème de réflexion archivistique : ils se citent, se répondent voire se corrigent entre eux. Le Moine et son confrère Batteney, en désaccord sur la priorité à donner au classement ou au déchiffrement des écritures, finissent par publier un supplément commun pour confronter leurs visions, comme un débat professionnel, bien qu’aucune société savante ne puisse l’héberger.
Protéger, classer, conserver : les débuts d’une méthode
Ce qui a frappé ceux qui ont étudié ces manuels, c’est le souci du détail matériel. Le Moine consacre un chapitre entier aux précautions sanitaires que doit prendre l’archiviste : les dépôts fermés et sans aération favorisent l’humidité, les moisissures, les insectes qui « réduisent en poussière » les titres précieux. Certains préconisent de brûler une mèche soufrée pour purifier l’air quand d’autres militent pour l’utilisation de « ventilateurs ».
Le papier lui-même fait l’objet d’un soin dans certains cas. Contre l’humidité, on préconise d’isoler les meubles au milieu de la pièce plutôt que de les mettre contre les murs. Contre les rongeurs, des armoires en chêne remplacent progressivement les sacs de toile. Face à l’effacement de l’encre, certaines recettes existent : un oignon trempé dans du vinaigre pour faire ressortir une écriture devenue pâle, un mélange de noix de galle et de vin blanc dans d’autres cas…
Cette attention aux « précautions que l’on doit prendre pour conserver sa santé dans les chartriers », selon les mots de Le Moine, prend aussi racine dans le courant hygiéniste du siècle. L’archiviste n’est plus seulement un gardien de titres : c’est un homme dont on protège aussi le corps.
Une profession sans corps constitué
En revanche, ces ouvrages sont assez silencieux sur la dénomination exacte lorsqu’on exerce cette profession : qui peut se dire archiviste ? Il n’existe pas de formation, pas de diplôme ou de corporation. Le titre s’acquiert par l’expérience et la notoriété, ce qui a le don d’en inquiéter certains. L’un des rédacteurs dénonce les communautés religieuses qui embauchent, pour trois louis, de prétendus spécialistes qui ne font qu’aggraver le désordre des dépôts. Un autre exige de son archiviste idéal « le secret, la discrétion et la fidélité » comme s’il s’agissait moins d’un métier technique que d’une vertu morale.
Le tournant survient avec la Révolution. Le 4 août 1789, l’Assemblée nationale décide de nationaliser toutes les archives du royaume, qu’elles soient royales, seigneuriales ou ecclésiastiques. Dix jours plus tard, un avocat du nom d’Armand-Gaston Camus reçoit la charge d’« archiviste de la République », portée par une institution nouvelle : les Archives nationales, créées en 1790. Les feudistes, précurseurs du métier d’archiviste, perdent leur raison d’être puisque les droits féodaux sont abolis. Cependant, certains sont recyclés dans les nouveaux dépôts départementaux et ils continuent à structurer l’archivistique française.
Si le XVIIIe siècle n’invente donc pas à proprement parler l’archivistique, puisque les pratiques de classement et de conservation existaient bien avant lui, il lui donne, pour la première fois, un corpus écrit, une méthode à discuter et l’esquisse d’une identité professionnelle. Le classement méthodique qu’il popularise, le souci sanitaire des dépôts, voire certains réflexes de restauration : tout cela préfigure des pratiques qui vont structurer progressivement le métier.
Quelques sources et liens utiles
DELSALLE (Paul), Une histoire de l’archivistique, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec, 1998, 259 p.
CŒURÉ (Sophie), DUCLERT (Vincent), Les archives, Paris, La Découverte, 2011, 2e éd., 126 p.
DUCHEIN (Michel), « La profession d’archiviste entre le passé et l’avenir », La Gazette des archives, Études d’archivistique 1957-1992, 1992, p. 189-201.
BÉCHU (Philippe), « Un feudiste et ses clients à la veille de la Révolution », Plaisir d’archives, recueil de travaux offerts à Danièle Neirinck, Mayenne, 1997, p. 191-234.


