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La Polar Line, le projet titanesque des Nazis en Norvège

La Polar Line est le projet titanesque d'Hitler d'établir une ligne de chemin de fer en Norvège devant franchir le cercle polaire arctique.
Plan de la Polar Line tiré des archives allemandes montrant le trajet et les villes principales - Mef.ellingen | Domaine public.
Plan de la Polar Line tiré des archives allemandes montrant le trajet et les villes principales – Mef.ellingen | Domaine public.

La Polar Line est une ligne de chemin de fer norvégienne qui avait pour objectif de franchir le cercle polaire de l’Arctique. Ce projet vers le Nord, pensé tout au long du XXème siècle ne s’était jamais réalisé, faute de moyens et en raison d’un environnement de l’extrême, jusqu’à ce que les Allemands occupent la Norvège et décident eux-mêmes de lancer la construction de la ligne le long de la côte norvégienne.

Ce projet – couplé à l’extension de la Nordland Railway pour la portion au sud – fait partie des nombreuses infrastructures construites ou ambitionnées dans l’Arctique, aujourd’hui (ré)utilisées, souvent sans savoir le passé douloureux de ceux ayant dû donner leur vie pour implanter l’homme au-delà du cercle polaire.

Le projet titanesque de la Polar Line

De 1872 à 1928, différents plans et rapports norvégiens mettaient en évidence le souhait de construire différentes portions de chemins de fer le long de la côte norvégienne, vers le Nord. Seule la Nordland Line fût réellement débutée avant la guerre. Le reste des projets plus au nord restèrent à l’état de dessins vu la difficulté de la construction au-delà du cercle polaire et du coût de ceux-ci.

Mais dès 1940, la Norvège est conquise par la Wehrmacht, et le Reichskommissariat Norwegen est mis en place pour administrer le pays, notamment dans le cadre de la Festung Norwegen (forteresse norvégienne).

Dès lors, la Nordland Line attire l’attention des occupants. En effet, une ligne de chemin de fer le long des côtes norvégiennes permettrait de rejoindre le nord de la Scandinavie, au carrefour des trois États nordiques, et permettrait donc un accès à la mer de Barents, zone stratégique importante étant l’une des zones de domination des U-Boot allemands. C’est également une porte d’entrée pour l’approvisionnement du front de l’Est, notamment en direction de Mourmansk, principal port soviétique qui devait impérativement tomber pour espérer un succès allemand en URSS. Dans cette optique, l’administration d’occupation réquisitionna tous les projets de chemin de fer dans la région afin de les compléter et les mettre en œuvre.

Dans ses plans, la société ferroviaire norvégienne proposait déjà trois routes : la Ferry Line coupant le fjord Tysfjorden, la Fjords Line contournant les archipels par l’Est, et la Mountain Line passant également à l’Est mais par de longs tunnels creusés dans la roche. Les trois étaient censées rejoindre, au Nord, la ville de Kirkenes à la frontière soviétique. Au Sud, elles auraient rejoint la Nordland Line à Fauske. Entre Fauske et Drag, la portion inexistante prit pour nom Polar Line. Les travaux de la Polar Line sont toutefois indissociables des travaux de la Nordland Line (Trondheim à Bodø) dont les Allemands ont accéléré la construction dans l’ambition de rejoindre Fauske fin 1943.

L’ingénieur autrichien Rabcewicz avait été mandaté pour déterminer quel plan serait le plus viable et le plus rapide à mettre en œuvre. C’est finalement la Mountain Line qui semblait avoir été choisie par les occupants, notamment parce qu’elle était la plus protégée contre des éventuels bombardements. Celle-ci rejoindrait alors la Ofoten Line déjà construite à partir de Narvik en direction de la Suède. L’objectif final de tous ces chemins de fer étant de rejoindre Kirkenes alors qu’approchait l’opération Barbarossa.

L’organisation Todt fût chargée de mettre en œuvre le projet et décida finalement que la Polar Line rejoindra Narvik par Ferry, à partir de Korsnes, peu après Drag. Un deuxième itinéraire vers Narvik fût tout de même conservé dans les plans, à savoir la Mountain Line.

Au bout du compte, à la fin de la guerre, la Nordland Line n’était même pas aboutie et s’était arrêtée à Dunderland. Quant à la Polar Line, la construction de la ligne polaire a commencé en janvier 1943, et à terme elle aurait dû atteindre 1 215 km entre Fauske et Kirkenes, tout en comprenant 93 tunnels et 40 ponts. Des tunnels ont été creusés (pour certains jamais terminés), des gares construites, des terrains aplanis, mais les rails n’ont jamais été posés sur son tracé tant la difficulté était élevée. Surtout, les Allemands – qui au début des travaux se confortaient dans leur idée de Reich millénaire – se retrouvèrent à manquer de temps dès le tournant de la guerre en 1943.

Si ce projet titanesque n’a pas été abouti, c’est parce que les conditions de travail étaient inhumaines et les travailleurs se heurtaient à un environnement hostile. Ces travailleurs étaient pour la plupart envoyés pour se tuer à la tâche.

La Polar Line en rouge, précédée de la Nordland Line au Sud (Fauske) et des trois itinéraires proposés avant-guerre en direction de Narvik puis Kirkenes à l'extrême-Nord. @CC BY-SA 2.0
La Polar Line en rouge, précédée de la Nordland Line au Sud (Fauske) et des trois itinéraires proposés avant-guerre en direction de Narvik puis Kirkenes à l’extrême-Nord – Arsenikk / CC BY-SA 2.0.

La Polar Line, un travail à la mort

Pour réaliser ce projet titanesque, il fallait trouver des travailleurs. Des entreprises allemandes furent appelées pour les travaux préliminaires (centrales électriques, gares etc.), mais se posait alors la question de la main-d’œuvre : les conditions extrêmes pour ce travail pouvaient mener à la mort, il fallait donc des hommes dont la mort à la tâche ne représente rien aux yeux des Nazis.

Les Norvégiens furent très peu réquisitionnés du fait du modèle que représentaient les Scandinaves dans l’idéologie nazie (blanc, blond etc.). Ainsi furent-ils seulement employés dans les travaux de la Nordland Line au Sud. En revanche, plus les travaux se trouvaient dans le nord, plus le travail était confié à des hommes dits « inférieurs » : les prisonniers de guerre soviétiques et yougoslaves. Concernant la Polar Line, la réalisation fut exclusivement confiée à ces hommes. 

Les « recruteurs » nazis, les Einsatzgruppen Wiking, pensèrent d’abord aux juifs norvégiens pour ce travail. Mais vers 1943, il n’était pas concevable d’offrir une chance de survie aux Juifs en travaillant sur ce chantier du Reich. Ainsi ont-ils directement été envoyés dans les camps d’extermination.

Les prisonniers de guerre furent donc choisis. En Norvège, les nazis installèrent plus de cinq cents camps pour ces travaux entre la Nordland Line et la Polar Line, où se répartirent près de 30 000 prisonniers de guerre d’Europe de l’Est.

Les camps, en plein cercle polaire, étaient sujets au froid glacial, au vent de l’Est, au gel, sans que les infrastructures ne soient prêtes pour supporter ces intempéries. Les engelures, les insuffisances alimentaires et les maladies étaient courantes pour ces hommes qui enduraient déjà des conditions de travail extrêmes.

Le 8 mai 1945, on estime qu’environ 8 300 prisonniers de guerre étaient présents dans des camps entre Fauske et Drag. Dix pour cent de ceux qui avaient travaillé sur la ligne seraient décédés du fait des conditions de vie et de travail.

Mémoire et réhabilitation de la Polar Line

Après la guerre, l’URSS passe de libérateur à ennemi, alors que la Guerre Froide débute. Pour éviter que la mémoire des prisonniers de guerre ayant perdus la vie sur la construction de la Polar Line ne soit oubliée, les Soviétiques font construire des lieux de mémoire à certains emplacements de camps ou de lieux de mort confirmés. Cette mémorialisation entraine la visite d’officiels soviétiques qui viennent en Norvège pour honorer la mémoire de leurs camarades. Mais en plein contexte de Guerre Froide, les Norvégiens craignent que ces visites ne recèlent des missions de renseignements. Ils lancent alors l’opération Asphalte qui prévoit de déplacer les tombes aux extrémités du pays et de détruire les lieux de recueil. Cette opération contribua à l’oubli de ces camps et de l’histoire de ces prisonniers.

Cet oubli contribua à la réhabilitation des plans et des chantiers laissés à l’abandon à la fin de la guerre. En 1962, la Nordland Railway est enfin achevée en atteignant son terminus à Bodø. Puis, à partir des années 1970, les projets d’une ligne plus au nord – donc sur le tracé de la Polar Line – refont surface.

Toujours refusée par les institutions norvégiennes, une route fut néanmoins construite pour rejoindre le Nord. Cette route européenne E6 passe par des tunnels et des ponts de la Polar Line. Par exemple, le pont Trengsel n’avait jamais pu être terminé sous l’occupation nazie. De la route, une partie d’un tunnel creusé à cette époque est toujours observable.

En 2022, une nouvelle tentative a été prise pour établir un chemin de fer vers le Nord. Une étude du projet a été concédée par l’État à la société norvégienne des chemins de fer Jernbaneverket, et est en cours. Les résultats devraient être présentés à l’été 2023. Une large partie des marchandises et ressources du pays transitent par chemin de fer, donc ce projet prend sens dans le but de desservir le nord du pays, alors même que le réchauffement climatique ouvre de nouvelles ambitions en Arctique.

Ainsi, 80 ans plus tard, le projet titanesque d’Hitler est en phase d’être étudié, alors même que l’histoire de ce projet et des hommes qui y ont participé ne sort que timidement de l’oubli.

Quelques liens et sources utiles 

CRESSENT Benoit, Enquête sur les camps perdus du IIIe Reich, 2021.

WESTLIE Bjorn, Fangene som forsvant. NSB og slavearbeiderne på Nordlandsbanen (The Disappeared Prisoners. NSB – Norwegian State Railways), 2015.

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