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Comment la FIFA est-elle devenue une instance corrompue ?

D'un club de passionnés à une instance commerciale se croyant au-dessus des lois, découvrez l'histoire de la FIFA.
Siège de la FIFA à Zurich, en Suisse - albinfo | CC BY-SA 4.0
Siège de la FIFA à Zurich, en Suisse – albinfo | CC BY-SA 4.0

Le 27 mai 2015, quatorze responsables de la FIFA, suspectés de corruption, sont arrêtés à Zurich, au siège même de la fédération internationale de football. Cela faisait plusieurs années que la justice américaine travaillait à réunir des informations pour pouvoir arrêter plusieurs hauts placés de la FIFA. Ce sont des personnes qui dirigent l’organisation et qui décident quels pays vont accueillir les Coupes du monde de football. L’ex-président Sepp Blatter a toujours nié son implication dans cette affaire.

Cinq ans plus tôt, le choix du Qatar comme pays organisateur du Mondial 2022, devant le grand favori états-unien, avait déjà créé une onde de choc. Il a été découvert par la suite que le Qatari Mohamed Ben Hammam, ancien membre du Comité exécutif de la FIFA, avait tout mis en œuvre pendant deux ans pour persuader ses collègues de voter pour son pays.

Ces événements au retentissement mondial ont mis en évidence à quel point la corruption, les intérêts personnels, la recherche du profit ou encore les enjeux politiques faisaient partie intégrante de la vie des membres de la FIFA, alors que l’organisation est officiellement une association à but non lucratif. Pour comprendre comment tous ces éléments se sont immiscés dans le monde du football, il nous faut remonter aux origines de la FIFA.

D’une association à une instance commerciale

Aux origines de la FIFA

L’organisation est fondée en 1904 par les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, le Danemark, la Suisse, l’Espagne et la France, par le biais de leurs fédérations de football amateur. À l’époque, il n’y avait aucune somme mise en jeu dans les matchs, et les confrontations étaient vues comme un facteur de cohésion sociale.

La première Coupe du monde de football, compétition imaginée par le Français Henri Delaunay, se déroule en 1930 à Montevideo, en Uruguay. Les pays participants sont principalement latino-américains ; seulement quatre équipes européennes, dont la France, ont fait le déplacement pour y participer, malgré des frais de transport pris en charge par le pays hôte.

L’Angleterre, pays de naissance du football, décide de mépriser cette Coupe du monde. L’équipe uruguayenne remporte la compétition à domicile le 30 juillet sur un score de 4-2 contre l’Argentine. Cette issue est à l’origine de sérieux troubles en Argentine au retour des supporters déçus. L’armée intervient, prend le pouvoir et amorce une longue période d’instabilité politique en Argentine.

Alors même que l’aura du football se décuple au fil des décennies, l’organisation mondiale du football reste très modeste. Elle n’a pas encore de siège social mais se contente d’un immeuble de bureaux à Zurich.

Le virage vers la FIFA contemporaine

En 1974, la FIFA a connu un véritable tournant dans son histoire après l’élection du nouveau président, João Havelange. Cet ancien athlète brésilien, figure du sport dans son pays et dirigeant de la confédération brésilienne des sports, a été élu face au président sortant, le Britannique Stanley Rous.

Stanley Rous a terni son image sur la scène internationale, notamment en Afrique, n’ayant pas remis en cause l’appartenance de l’Afrique du Sud à la FIFA alors en plein apartheid, politique de discrimination raciale mise en place à partir de 1948 dans ce pays. De plus, Stanley Rous était déjà associé à l’empire britannique par les pays africains.

Au contraire, João Havelange a évoqué la possibilité de bannir l’Afrique du Sud de l’organisation internationale du football tant que le régime d’apartheid sévissait. L’ancien athlète brésilien a mené une véritable campagne politique qui a énormément contribué à sa victoire lors de l’élection présidentielle.

Pour élire un nouveau président à la FIFA, chaque fédération nationale de football a une voix. Aujourd’hui, il y a plus de 200 fédérations votantes, dont plus de 50 en Afrique et en Europe. João Havelange a été suspecté d’avoir versé de l’argent à certains dirigeants de la FIFA pour influencer le vote final du 11 juin 1974 au Congrès de l’organisation.

À l’époque, pour un total de 120 fédérations votantes, Havelange a gagné l’élection avec 68 voix. C’est alors que la FIFA est passée d’une organisation centrée sur des pays européens ayant un réel amour pour le football à une entreprise.

Le développement économique de l’organisation

Ayant promis de développer le football dans les pays du « Tiers-Monde », particulièrement en Afrique, João Havelange doit trouver un moyen d’enrichir l’organisation pour mettre en œuvre ses programmes. Il décide alors d’engager Sepp Blatter pour le développement économique de la FIFA.

Joao Havelange et Sepp Blatter en 1982 - Anefo | CC BY-SA 3.0
João Havelange, à droite, et Sepp Blatter, à gauche, en 1982 – Anefo | CC BY-SA 3.0

Ce dernier trouve un partenariat avec la Coca-Cola Company en 1976, qui offre à l’organisation un soutien financier pour les programmes de développement du football dans le monde et pour les jeunes.

Ainsi, depuis 1978, Coca-Cola est le sponsor officiel de la Coupe du Monde de football. Par la suite, de nombreuses autres marques ont également voulu sponsoriser la FIFA au cours des premières années de mandat de João Havelange : Adidas, KLM, Philips, Canon, Gillette, entre autres. Le football est alors devenu un produit.

La Coupe du monde de 1978 en Argentine

En 1978, la Coupe du Monde de la FIFA est organisée en Argentine, alors que le pays est présidé par le général Videla, à la tête d’une junte militaire fasciste ayant pris le pouvoir deux ans plus tôt par un violent coup d’État. Le régime réprimait durement toute forme de contestation et est responsable de la mort ou de l’exil de près de 30 000 personnes.

C’était une opération de « sportswashing » pour le régime dictatorial du général Videla, c’est-à-dire qu’il utilisait cette Coupe du Monde de football comme un moyen de redorer son image sur la scène internationale.

La décision de João Havelange de maintenir l’événement a suscité de nombreuses critiques, certains estimant que cela revenait à soutenir le régime argentin. De nombreux appels à boycott ont été lancé à l’attention des participants et des supporters mais n’ont pas été suivi. Le président a déclaré que la FIFA était une entité apartisane et apolitique et que l’événement s’était tenue car il s’agissait de sport, pas de politique.

Une place croissante du profit et de la corruption à la FIFA

L’influence considérable d’Horst Dassler

Après la Coupe du monde en Argentine, la corruption s’immisce de plus en plus à la FIFA. La marque Adidas, dirigée par Horst Dassler de 1984 à 1987, a une influence très importante au sein de l’organisation internationale du football. Elle est leur fournisseur officiel de ballons de football depuis 1970.

Cependant, Horst Dassler souhaitait étendre son emprise dans le domaine du football, qu’il savait en plein essor. C’est ainsi qu’en 1982, Adidas aurait acheté les droits de marketing pour la Coupe du monde en Espagne, y compris une indemnité à João Havelange, soit un pot-de-vin. Horst Dassler aurait réitéré l’opération pour s’assurer d’avoir les droits sur plusieurs années encore.

Avec la démocratisation de la télévision et l’arrivée des droits de retransmission, le propriétaire allemand a eu pour objectif d’acheter à la FIFA l’intégration de ses droits pour la Coupe du monde. Horst Dassler a ainsi fondé ISL en 1982, une société de marketing sportif, qui s’est progressivement accaparée de tous les droits liés à la FIFA.

ISL contrôlait alors tous les droits marketing et commerciaux jusqu’en 2000, tels que la publicité dans les stades. Le président de la FIFA, João Havelange, n’a accordé aucune importance à ces droits, y voyant surtout une source de profits pour lui et pour l’organisation.

L’avènement de Sepp Blatter à la tête de la FIFA

Sepp Blatter, secrétaire général de la FIFA depuis 1981, a découvert que João Havelange était corrompu par Horst Dassler. Il s’en est servi pour conclure un accord selon lequel le président devait démissionner de ses fonctions en 1998 et soutenir sa candidature à la présidence.

Ne partant pas favori, Blatter remporte l’élection le 8 juin face à l’ex-président de l’UEFA, Lennart Johansson, en ayant rallié à sa cause de nombreux pays africains et certains pays européens. Il est très probable que des sommes d’argent aient été versées à des dirigeants en échange de leur vote. On parle de « enveloppes marron » déposées à l’hôtel de la FIFA peu avant l’élection.

Les difficultés sous la présidence de Sepp Blatter (1998-2015)

Sepp Blatter a lancé le programme Goal dès 1998, qui consistait à construire des stades et développer des programmes éducatifs dans des régions en développement. Cependant, certains projets financés par la FIFA n’ont jamais vu le jour, comme au Kenya, où une salle de conférence équipée d’une cuisine est aujourd’hui un bâtiment vide, dénué de fonction.

En 2001, la société ISL fait faillite alors qu’elle était la source de revenus majeure de la FIFA. L’organisation fait alors face à une grave crise financière. Cela n’empêche pas Sepp Blatter d’être réélu pour un second mandat en 2002.

Il écarte alors Michel Zen-Ruffinen, son secrétaire général, qui avait formé une alliance avec plusieurs membres du Comité exécutif pour exiger plus de transparence financière. Il a révélé au grand jour des problèmes de gestion financière au sein de la FIFA : pratiques comptables douteuses, conflits d’intérêts et même corruption.

En 2004, l’Afrique du Sud est désignée pour organiser la Coupe du monde de 2010, un événement qui devait avoir lieu en Afrique selon le souhait de la FIFA. Ce choix est très symbolique puisque le pays venait de sortir de presque cinquante ans de régime d’apartheid et voulait se montrer sous son meilleur jour sur la scène internationale.

Néanmoins, le pays a été suspecté d’avoir acheté cette décision, sans que le rôle des membres du Comité exécutif ne soit remis en cause. Ce sont pourtant eux qui votent pour un pays, et donc qui devraient endosser la responsabilité du résultat.

La décision controversée des deux derniers Mondiaux

En 2010, Sepp Blatter décide d’attribuer l’organisation des Coupes du Monde 2018 et 2022 en même temps, permettant ainsi à la FIFA de vendre ses droits de diffusion télévisuelle pour les deux événements en une seule fois, ce qui engendrait plus de revenus.

Deux mois avant le vote, la commission d’éthique de la FIFA a suspendu deux membres du Comité qui avaient essayé de vendre leur vote. Le président a avoué lui-même que la décision de décerner les deux Mondiaux ensemble avait été une erreur. Jamais auparavant autant de pays n’avaient été candidats à l’organisation de la Coupe du monde que pour celles de 2018 et 2022.

Pour la première, l’Angleterre était favorite, mais il y avait aussi deux propositions conjointes, celles de l’Espagne et du Portugal, ainsi que celles de la Belgique et des Pays-Bas. Enfin, la Russie avait également présenté sa candidature, bien que ses infrastructures de transport n’étaient pas suffisamment adaptées pour accueillir un tel événement.

Pour la Coupe du Monde de 2022, les États-Unis avaient la candidature la plus solide, mais le Japon, l’Australie et la Corée du Sud étaient aussi de sérieux concurrents. Et puis, il y avait le Qatar, dont le rapport technique évaluant leur candidature avait noté celle-ci comme « risquée », notamment du fait des conditions climatiques.

Contre toute attente, la Russie de Vladimir Poutine et le Qatar ont été désignés lors des votes. L’Angleterre n’a reçu que deux votes sur vingt-deux au premier tour et a été éliminée d’entrée de jeu. Pour la phase finale du vote du Mondial 2022, les États-Unis se sont inclinés à huit voix contre quatorze pour le Qatar.

Le président russe Vladimir Poutine remettant symboliquement les droits d'organisation de la Coupe du monde 2022 à l'émir du Qatar Tamim bin Hamam Al Thani, en juin 2018, par l'intermédiaire du président actuel de la FIFA Gianni Infantino - Kremlin.ru | CC BY 4.0
Le président russe Vladimir Poutine remettant symboliquement les droits d’organisation de la Coupe du monde 2022 à l’émir du Qatar Tamim bin Hamam Al Thani, en juin 2018, par l’intermédiaire de l’actuel président de la FIFA, Gianni Infantino – Kremlin.ru | CC BY 4.0

Le Qatar ne disposait d’aucun grand stade avant la Coupe du Monde et manquait également d’hôtels pour accueillir les touristes. Cet événement dépassait la sphère du football et s’inscrivait dans un projet d’État plus large. Le Qatar souhaitait contrer l’influence de l’Arabie Saoudite au Moyen-Orient et affirmer sa propre identité. Ce Mondial était ainsi davantage un outil au service d’une ambition politique qu’un projet porté par une confédération de football.

L’affaire de 2015 et la démission de Sepp Blatter

Peu avant l’élection de Sepp Blatter en 2011, une affaire de corruption a éclaté, impliquant son adversaire à l’élection, Mohammed Bin Hammam, et l’ancien président de la CONCACAF, Jack Warner, qui a démissionné de son poste peu de temps après.

Après cet événement, les affaires de corruption touchant la FIFA se sont multipliées. Certains membres du Comité exécutif, comme Chuck Blazer, ont même fini par coopérer avec le département de la Justice des États-Unis en échange d’une sanction réduite. Dans ce contexte, l’arrestation du 27 mai 2015 a eu lieu, et Sepp Blatter a été contraint à la démission.

Trois jours après sa réélection pour un cinquième mandat, le 2 juin, le président de la FIFA a finalement décidé de convoquer un Congrès extraordinaire pour remettre son mandat à disposition. C’est alors Gianni Infantino, ancien secrétaire général de l’UEFA, qui a remporté l’élection à la présidence et qui a été réélu le 16 mars 2023 pour les quatre prochaines années.

L’organisation fait face à un avenir incertain et Michael Garcia, l’enquêteur en chef sur l’éthique de la FIFA, souligne le besoin de changer profondément la culture de la FIFA pour instaurer une véritable éthique dans le monde du football.

Quelques liens et sources utiles

Netflix (2022). FIFA : Ballon rond et corruption.

Burlamaqui, L. (2023). L’élection à la présidence de la FIFA en 1974 au prisme des relations internationales : Guerre froide, agentivité historique et la question des « deux Chines ». Relations internationales, 195, 115-129.

Dietschy, P. (2010). La Coupe du monde : un enjeu politique et économique pour les états ?. Géoéconomie, 54, 31-38.

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