Dès le VIIIe siècle av. J.-C., des groupes grecs quittent leurs cités pour fonder de nouvelles communautés à travers la Méditerranée. La mer Méditerranée devient alors progressivement un grand espace de circulation, devenant à cette époque un espace grec. L’apoikia constitue dès lors l’un des grands mouvements d’expansion du monde grec archaïque. À cette époque, la Grèce sort tout juste des Temps obscurs, qui succédaient à l’époque palatiale de la société mycénienne. Cette période, usant d’un vocabulaire inspirant le néant, définit bien le peu d’informations que nous avons de cette époque.
Puis, progressivement, les sources nous apparaissent, avec les écrits célèbres d’Homère, mettant en lumière ce monde méditerranéen, avec ses mythes et légendes. Les écrits se font alors plus nombreux, permettant donc de connaître plus amplement cette période dite archaïque par les historiens, s’étendant alors de la fin des Temps obscurs jusqu’au Ve siècle av. J.-C., c’est-à-dire à la fin des guerres médiques. Nous apprenons donc qu’au cours de cette période, les Grecs, commençant à fonder leurs polis, connurent également des crises, allant de l’agraire aux tensions économiques, et à l’apparition de tyrans, pouvant amener à des guerres civiles. C’est dans cette association de causes que prennent place ces départs pour de nouveaux horizons, phénomène prenant le nom d’apoikia, que l’on peut définir simplement comme un changement de résidence. La finalité de cet article est donc de donner les clés pertinentes pour comprendre ce phénomène.
L’apoikia : un phénomène d’émigration lié à la naissance des cités
Un mouvement d’émigration, et non une colonisation au sens moderne
Ce mouvement d’émigration, commencé vers 775 av. J.-C., est à différencier de la colonisation que l’on pourrait comprendre avec notre vision moderne. En effet, au VIIIe siècle avant J.-C., le monde grec voit la formation des polis, ce sont des États embryonnaires. Il n’y a donc au départ aucune grande puissance qui est à l’initiative de ces départs, comme cela peut être le cas au XIXe siècle avec des politiques plus impérialistes. On ne cherche donc pas à dominer un nouveau territoire.
L’apoikia est, par définition, le départ du foyer (oikos) et la création d’une nouvelle communauté. Ainsi, dès la création de ces dernières, celles-ci sont indépendantes. Il s’agit ainsi d’une extension du monde grec par fragmentation, pas par domination.
Dès lors, une organisation se met en place pour quitter sa cité natale. Toutefois, une diversité de situations est présente, que ce soient les origines variées, les traditions différentes et les adaptations aux contextes locaux.
Un mouvement structuré en deux grandes phases
Pour comprendre l’évolution de ce phénomène, il est nécessaire de lister les différentes phases de départ et les destinations, ce qui permet alors de se forger une carte.
Dans la première phase, c’est-à-dire de 775 à 675 av.J.-C., le mouvement reste limité. En effet, peu de cités sont impliquées. Seules sont présentes Chalcis, Érétrie, Mégare et Corinthe, où leurs habitants ont pour destination principale l’Occident, à savoir la Sicile, l’Italie du Sud, surnommée la Grande Grèce, et la Chalcidique (nord de la mer Égée).
Mais cette expansion reste restreinte, ce n’est qu’une phase de transition vers une autre de plus grande importance. Ceci permet de forger les premiers réseaux « coloniaux ».
La deuxième phase, quant à elle, s’étendant de 675 à 600 av.J.-C., est beaucoup plus large, avec de nouvelles cités actrices du phénomène. En outre, les cités d’Asie Mineure, les îles de la mer Égée et Athènes ont vu une partie de leur population aller fonder de nouvelles communautés, notamment en Thrace, à l’Hellespont, dans le Bosphore, au Pont-Euxin, en Égypte, en Cyrénaïque, en Gaule et en Espagne. Il y a donc un passage d’une expansion limitée à un plus grand système méditerranéen.
Les causes des départs : une crise du monde archaïque
Les départs, comme tout autre événement historique, ne sont pas sortis de nulle part. Ils ont des causes amenant à ce phénomène. Le premier d’entre eux est la terre (sténochoria), c’est-à-dire le manque de terres cultivables et les insuffisances céréalières, qui ont pour origines le morcellement des terres, notamment par héritage, les concentrations foncières, des techniques agricoles encore limitées et le climat. Cette association de problèmes les amène alors à prendre la décision de trouver de nouvelles terres agricoles.
Les causes économiques sont également visibles, puisqu’il est impossible de vivre en autarcie. La recherche de ressources, bois, métaux, nourriture… pousse au développement d’échanges et à la création de comptoirs amenant à créer des flux commerciaux. Ainsi, certaines de ces fondations ont un but commercial.
De plus, les conflits aristocratiques, l’exclusion de certains groupes du corps civique, poussent les individus à trouver des solutions à ces tensions internes, donc le départ. L’apoikia est donc un moyen de se protéger d’une potentielle guerre civile.
Fonder une apoikia : pratiques, organisation et interactions
Une fondation encadrée religieusement et politiquement
Malgré le fait qu’il n’y ait pas d’impérialisme derrière l’apoikia, la religion joue un rôle important. En effet, la consultation de l’oracle de Delphes a une fonction de légitimation, donnant un cadre symbolique à ce nouveau peuplement en voie de construction. Il y a ainsi une appropriation symbolique du territoire, et une sécurisation psychologique face à l’inconnu. Les dieux aident à la fondation et donnent le territoire, puisqu’il y a une implantation religieuse avec l’installation des cultes et la reproduction des pratiques religieuses de la métropole, avec la création d’un téménos (espace sacré).
Une figure centrale prend place lors de ces expéditions, il s’agit de l’oikiste. Ce dernier a une fonction religieuse puisqu’il transporte le feu sacré, et politique puisqu’il possède l’autorité initiale. Il devient ensuite un objet de culte, un héros fondateur.
Initialement, il s’agit d’un petit groupe avec une centaine d’hommes. En effet, l’origine est souvent masculine, avec une cité principale, même si parfois nous pouvons constater la présence de groupes mixtes. Puis, une fois installés, vint l’arrivée progressive de nouveaux colons.
L’organisation concrète de la nouvelle cité
Afin de tenir sur un nouveau territoire espéré, il est nécessaire pour les individus d’établir différents critères. Que ce soit la fertilité des terres, l’accès maritime (la possibilité de l’établissement d’un port), et la défense du territoire, ce sont autant de facteurs à prendre en compte pour s’établir.
Puis vint la division du territoire en espaces privés, publics et religieux, avec une urbanisation croissante mais progressive. En effet, cette répartition est d’un enjeu central. Il était essentiel de résoudre la crise agraire avec pour principe l’égalité, c’est-à-dire des lots identiques, qui sont parfois tirés au sort. Par exemple, à Métaponte, dans le golfe de Tarente, les parcelles sont réalisées afin de rendre un rendu régulier, ce qui a pour conséquence une meilleure répartition qu’en Grèce.
Les relations avec les populations indigènes
Il est évident qu’une présence autochtone est présente à l’arrivée des colons, possédant de ce fait des sociétés déjà organisées.
Il existe dès lors différents types de relations entre colons et « indigènes ». Cela peut aller d’une coexistence pacifique avec des échanges et des mariages à des conflits pouvant engendrer de l’esclavage.
Mais il y a des limites dans l’export de la culture grecque, car celle-ci n’est pas uniforme et est soumise à des résistances dans les cultures locales, ce qui engendre une acculturation partielle.
Une transformation du monde méditerranéen
Ainsi, l’apoikia transforme durablement la Méditerranée, puisque celle-ci a, par son cheminement, diffusé la langue, la religion et les institutions grecques, ouvrant donc des réseaux commerciaux à une plus grande échelle. Ceci participe donc à la naissance d’un espace culturel grec, toutefois ces colonies restent indépendantes et politiquement morcelées. L’apoikia n’est donc pas par nature un empire grec unifié qui a dominé le monde méditerranéen. Elle s’est certes étendue, mais est restée un phénomène parmi tant d’autres dans une histoire plus large du monde grec qui connut de nombreux bouleversements. Aujourd’hui, Marseille peut être vue comme l’une des héritières en France de ce mouvement.
Quelques liens et sources utiles
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