Dans la nuit du 4 au 5 juillet 2026, à 5h25 précises, trois individus masqués forcent une issue de secours du musée Lalique, à Wingen-sur-Moder (Bas-Rhin). En onze minutes, à coups de masse dans six vitrines, ils dérobent 27 bijoux d’une valeur estimée à 4,5 millions d’euros. Parmi le butin figure une pièce hautement symbolique : le pendentif « Femme-libellule ailes ouvertes », première œuvre acquise dans la perspective de la création du musée, ouvert en 2011.
Au-delà du préjudice financier, c’est un fragment du patrimoine français qui s’est envolé. Car ces bijoux ne sont pas de simples objets précieux : ce sont des pièces uniques, invendables selon le maire de la commune, créées il y a plus d’un siècle par l’un des plus grands artistes que la France ait donnés aux arts décoratifs. Mais qui était donc René Lalique, ce bijoutier devenu maître verrier, dont les créations valent aujourd’hui des millions ? Entamons ensemble le récit d’un destin hors du commun, qui nous mènera des ateliers parisiens de l’Art nouveau jusqu’aux grandes cristalleries françaises d’aujourd’hui.
René Lalique, le bijoutier qui a révolutionné l’Art nouveau
Un apprenti doué, de la Marne à Londres
René Jules Lalique naît le 6 avril 1860 à Aÿ, en Champagne. Passionné de dessin et fasciné par la nature, il entre dès seize ans, en 1876, en apprentissage chez le joaillier parisien Louis Aucoc. Il complète sa formation à l’École des Arts décoratifs de Paris, puis au Sydenham Art College de Londres (1878-1880). De retour en France, il devient dessinateur indépendant et fournit des modèles aux plus grandes maisons de la place : Cartier, Boucheron, Vever ou encore Fouquet. En 1885, il reprend l’atelier du joaillier Jules Destapes et vole enfin de ses propres ailes.
La consécration de 1900
Son style tranche radicalement avec l’esprit du temps. Alors que la joaillerie de l’époque ne jure que par le diamant, Lalique ose des matériaux jugés modestes : le verre, l’émail, la corne, la nacre. Ce qui compte n’est plus le prix de la matière, mais la force du dessin. Ses sources d’inspiration ? La nature (libellules, paons, serpents, orchidées) et la femme, souvent fusionnées en créatures hybrides dont la fameuse femme-libellule dérobée à Wingen est l’exemple le plus saisissant.
Le succès est immense. La grande actrice Sarah Bernhardt porte ses créations sur scène, et le collectionneur Calouste Gulbenkian lui achète des pièces spectaculaires (aujourd’hui conservées au musée Gulbenkian de Lisbonne). En effet, à l’Exposition universelle de 1900 à Paris, celle-là même qui vit le Banquet des maires réunir 23 000 convives aux Tuileries, Lalique triomphe : à quarante ans, il est consacré comme le plus grand bijoutier de l’Art nouveau. Nous sommes alors en pleine Belle Époque, et ses vitrines en incarnent tout le raffinement.
Du bijou au verre : la seconde vie d’un génie
La rencontre décisive avec François Coty
Un artiste moins audacieux se serait contenté de cette gloire. Lalique, lui, change de cap. Dès les années 1890, il intègre du verre à ses bijoux ; sa rencontre avec le parfumeur François Coty, vers 1907-1908, précipite la bascule. Pour lui, il invente un objet promis à un immense avenir : le flacon de parfum artistique, qui fait entrer le luxe dans un écrin de verre produit en série. Lalique loue en 1909 la verrerie de Combs-la-Ville, en région parisienne, avant de l’acheter en 1913 et d’abandonner définitivement la joaillerie.
Wingen-sur-Moder, l’ancrage alsacien
Après la Première Guerre mondiale, l’industriel voit grand. En 1921, il ouvre une nouvelle manufacture à Wingen-sur-Moder, dans les Vosges du Nord, une terre riche en verriers qualifiés. C’est cette usine, toujours en activité, qui fait vivre le nom de Lalique en Alsace, et c’est à ses côtés que le musée cambriolé a été édifié. Converti à l’Art déco, Lalique signe alors des chefs-d’œuvre monumentaux : bouchons de radiateur pour automobiles, fontaines des Champs-Élysées, décors du paquebot Normandie et de l’Orient-Express. À sa mort, le 1er mai 1945, son fils Marc lui succède et fait passer la maison du verre au cristal.
Tour d’horizon : les grandes cristalleries françaises
Lalique n’est pas un cas isolé. La France possède une constellation de manufactures d’exception, souvent nées sous l’Ancien Régime, qui font encore aujourd’hui rayonner le pays. Quatre noms dominent ce paysage :
- Saint-Louis : fondée en 1586 en Moselle et rebaptisée en 1767, elle est la doyenne. C’est elle qui perce, en 1781, le secret du cristal, jusque-là monopole anglais, devenant la première cristallerie de France.
- Baccarat : née en 1764 en Lorraine, elle devient le « cristal des rois ». Nous avons raconté dans un précédent article comment son verre Harcourt, créé en 1841, a traversé tous les régimes, de Louis-Philippe au Vatican. Sa production reste une référence absolue du cristal Baccarat de collection.
- Daum : installée à Nancy depuis 1878, elle s’illustre pendant l’Art nouveau au sein de l’École de Nancy, aux côtés d’Émile Gallé, et reste célèbre pour sa maîtrise de la pâte de verre.
- Lalique : la benjamine, ancrée à Wingen-sur-Moder depuis 1921, unique manufacture de la maison, où le cristal perpétue l’esprit du fondateur.
Ainsi, du plateau lorrain aux Vosges alsaciennes, un arc de feu et de silice traverse l’est de la France depuis plus de quatre siècles. Chaque maison a sa signature, mais toutes partagent le même héritage : celui d’un artisanat d’art que le monde entier nous envie.
Les bijoux Lalique aujourd’hui : un héritage vivant
Le paradoxe est savoureux : Lalique avait abandonné la joaillerie en 1913, mais la maison qui porte son nom y est revenue. Elle édite aujourd’hui des bijoux en cristal (pendentifs, bagues, bracelets) qui reprennent les motifs chers au fondateur : flore stylisée, faune gracieuse, courbes féminines. Chaque pièce, accompagnée de son certificat d’authenticité, est façonnée selon les exigences de la manufacture alsacienne. Pour qui souhaite découvrir cet univers, les bijoux Lalique offrent une porte d’entrée accessible dans l’œuvre du maître, tandis que les amateurs d’histoire de la joaillerie pourront prolonger la découverte de l’univers des bijoux René Lalique et de leur postérité.
Porter un bijou Lalique aujourd’hui, c’est un peu comme tenir le verre Harcourt de Baccarat : toucher du doigt un fil qui relie notre époque à la Belle Époque.
Ce que le cambriolage nous rappelle
Revenons, pour conclure, à cette nuit de juillet 2026. L’enquête, confiée à la section de recherches de Strasbourg avec l’appui de l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels, dira peut-être un jour où sont passées les vingt-sept merveilles de Wingen-sur-Moder. Cependant, une chose est déjà certaine : ce vol a rappelé au grand public la valeur inestimable d’un patrimoine que l’on croyait à l’abri derrière ses vitrines.
Les bijoux de René Lalique ne sont pas seulement de l’or, de l’émail et du verre. Ce sont les témoins d’un moment unique de l’histoire de l’art français, celui où un fils de la Marne a fait entrer les libellules dans les salons de la Belle Époque. Puisse la femme-libellule, un jour, retrouver son écrin alsacien.
Quelques liens et sources utiles
Véronique Brumm, Le génie du verre, la magie du cristal, coédition 5 Continents / Musée Lalique, 2017.
« René Lalique », notice de l’Encyclopædia Universalis.
Site officiel du musée Lalique, Wingen-sur-Moder.
Communiqués du parquet de Saverne et couverture presse du cambriolage (France 3 Grand Est, ici Alsace, juillet 2026).


