Quand les Allemands de l’Est sauvèrent les archives de la Stasi

Comment les archives de la Stasi, conçues pour surveiller les citoyens, sont-elles devenues après la chute de la RDA des instruments de vérité, de mémoire et de compréhension du passé ?
Un homme jongle sur le mur de Berlin, le 16 novembre 1989 - Yann Forget | Domaine public
Un homme jongle sur le mur de Berlin, le 16 novembre 1989 – Yann Forget | Domaine public

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Le 4 décembre 1989, à Erfurt, une épaisse fumée s’élève des bâtiments officiels. Le Mur de Berlin est ouvert depuis le 9 novembre et le Parti socialiste unifié d’Allemagne ne maîtrise plus la situation : la police politique tente alors de protéger ses membres en faisant disparaître par les documents les plus compromettants. Des habitants d’Erfurt, face à ces destructions, prennent l’initiative de s’introduire dans les locaux de la Stasi pour empêcher ces actions.

Plus qu’une simple réaction pour sauvegarder quelques vieilles liasses, c’est un acte citoyen qui se met en place : conscients qu’une partie de leur histoire personnelle est enfermée dans ces bâtiments, les Allemands décident de se réapproprier celle-ci. Ainsi, observations, écoutes, photographies, lettres et dossiers en tout genre, constitués depuis plus de 40 ans, changent de nature. Les archives deviendront l’un des instruments par lesquels cette population cherchera à comprendre la dictature dont elle vient de sortir.

Une dictature de papier

Créé en 1950, le ministère pour la Sécurité d’État, plus connu sous le nom de Stasi, est l’un des principaux instruments de surveillance et de répression de la RDA. Le ministère accumule des informations sur ses opposants, ceux qui sont simplement soupçonnés de l’être, mais aussi sur de simples citoyens dont le comportement attire l’attention, dans un pays dominé politiquement par le SED.

Les traces de cette surveillance sont principalement écrites : rapports d’agents, fiches, correspondances, photographies, comptes rendus d’écoutes, etc. Le Bundesarchiv conserve aujourd’hui plus de 111 kilomètres linéaires de dossiers de la Stasi, auxquels s’ajoutent des millions de fiches, environ deux millions de documents photographiques et des milliers d’enregistrements sonores ou audiovisuels.

Les archives ne doivent donc pas être vues comme un élément neutre au sein d’un système. Sous la RDA, la profession d’archiviste est particulièrement encadrée par le pouvoir, les communications sont contrôlées et la recherche elle-même dépend du pouvoir en place. Les archives ne sont donc pas extérieures au système autoritaire : elles en constituent l’un des instruments.

Faire disparaître les traces

La contestation qui gagne la RDA place la Stasi dans une situation paradoxale : les informations conservées pendant des décennies pour leur utilité sont désormais des preuves de son activité. Des destructions sont ainsi organisées : les dossiers sont brûlés, détrempés, broyés, déchirés, etc. L’idée est à la fois de faire disparaître les traces d’activités illégales, mais aussi de protéger l’identité de ceux qui sont liés aux services de sécurité.

Face à la masse de documents, de nombreux dossiers sont éliminés à la main : papier lacéré puis mis en sac en attendant une destruction plus sérieuse. On sait aujourd’hui que cette destruction définitive n’aura pas lieu et le Bundesarchiv conserve toujours des milliers de sacs de papiers déchirés, tandis que près de deux millions de pages ont déjà été reconstituées. On retrouve toujours ce paradoxe d’une police politique qui a minutieusement documenté son activité pour finalement faire disparaître sa propre mémoire.

Ensuite, à partir du début du mois de décembre, les occupations des bâtiments de la sécurité d’État se multiplient. À Erfurt d’abord, puis dans d’autres villes, des groupes de citoyens veulent arrêter les destructions et placer les archives sous contrôle. Le 15 janvier 1990, plusieurs milliers de personnes se rassemblent devant l’immense siège central de la Stasi à Berlin-Lichtenberg. L’image est symbolique : ceux que la Stasi surveillait entrent désormais dans les bâtiments de leurs surveillants.

Néanmoins, le symbole ne fait pas tout : il fixe une image, une scène, mais la déforme aussi. En vérité, les opérations sont déjà en cours partout en RDA et cette prise du site berlinois vient surtout signifier qu’un retour en arrière est désormais impossible. La réalité est toutefois un peu plus complexe que celle d’une foule prenant spontanément d’assaut le siège de la police secrète.

Documents d'archives dans les archives de la Stasi (zone d'entrée) - Maximilien Schönherr | Domaine public
Documents d’archives dans les archives de la Stasi (zone d’entrée) – Maximilien Schönherr | Domaine public

Détruire ou ouvrir ?

Rapidement, de nombreuses questions vont se poser sur ces archives, notamment une : faut-il les ouvrir ? Effectivement, conserver les dossiers ne signifie pas nécessairement les ouvrir. Certains vont même plus loin en rejetant la conservation et en posant une nouvelle interrogation : une démocratie doit-elle conserver les archives produites par une dictature pour espionner ses citoyens ?

Ceux qui sont en faveur de cette destruction déclarent notamment que les dossiers contiennent des informations intimes, parfois recueillies par des méthodes clandestines, parfois fausses ou invérifiables. Les conserver vient donc prolonger l’atteinte portée à la vie privée par la Stasi. L’ouverture risque également de déchirer des familles, de révéler les noms d’informateurs ou de faire ressurgir des accusations vieilles de plusieurs décennies. En face, certains défendent la position inverse. Détruire les dossiers reviendrait à priver les victimes de la possibilité de comprendre ce qui leur est arrivé et ce serait aussi supprimer une source irremplaçable pour établir les responsabilités et écrire l’histoire du régime.

Tout le monde se sent concerné par le débat : les mouvements citoyens, la communauté scientifique, le monde politique, etc. Finalement, au milieu de ces débats, une idée s’impose : les citoyens doivent pouvoir connaître ce que l’État savait d’eux. Le 24 août 1990, à quelques semaines seulement de la disparition de la RDA, la première Volkskammer librement élue adopte une loi afin d’assurer la conservation et l’utilisation des données personnelles du ministère de la Sécurité d’État. Avant de disparaître, l’État est-allemand règle donc lui-même une partie du sort des archives. Mais la discussion continue après la réunification du 3 octobre 1990 et débouche finalement sur le Stasi-Unterlagen-Gesetz, la loi sur les documents de la Stasi, qui entre en vigueur le 29 décembre 1991 : les archives seront conservées, mais ouvertes seulement sous certaines conditions.

Lire ce que la Stasi écrivait sur soi

C’est donc en 1992 que débute le grand mouvement de consultation. Pour les anciens citoyens de RDA, ce n’est pas seulement une curiosité historique, mais un moyen, parfois, de mieux comprendre leur propre histoire. Qui les surveillait ? Pourquoi ont-ils été empêchés de travailler dans certains endroits ? De faire certaines études ? Qui avait informé la Stasi ?

Dès la première année, plus de 520 000 demandes de consultation personnelle sont déposées. Ceux qui souhaitent consulter ces dossiers ne sont d’ailleurs pas que des particuliers : les administrations y cherchent d’anciens collaborateurs, les tribunaux aussi, les journalistes et historiens veulent écrire à ce sujet, etc. Ce retournement n’est cependant pas sans douleur pour les Allemands, puisque la lecture de ces dossiers peut, par exemple, faire voler en éclats une relation personnelle ; elle peut révéler des années de surveillance, des trahisons ou des manipulations, etc.

L’ouverture des fonds de la Stasi transforme également profondément l’histoire de la RDA, puisque la liberté de la recherche est retrouvée : après 1989, des pans entiers du fonctionnement de l’État deviennent accessibles. En revanche, il ne faut pas confondre abondance documentaire et preuve historique. Un rapport de police peut comporter des erreurs : que sait-on de la sincérité de celui qui dénonce ou de celui qui rédige le rapport ? Une information peut avoir été manipulée et certains dossiers sont incomplets parce que d’autres documents ont été détruits. L’historien ne peut donc pas simplement considérer les archives de la Stasi comme la transcription fidèle de la société est-allemande. Le problème avait rapidement été identifié par les chercheurs : ouvrir les archives ne dispense jamais de l’esprit critique.

Les archives d’une dictature dans une démocratie

Le 17 juin 2021, l’administration spécifiquement chargée des dossiers de la Stasi, la BStU, a disparu en tant qu’institution autonome et ses fonds ont rejoint le Bundesarchiv. Plus de trente-cinq ans après la chute du Mur, de nombreuses demandes sont toujours formulées : au 31 décembre 2025, l’institution comptabilisait près de 3,5 millions de demandes émanant directement de citoyens depuis le début de son activité et, pour la seule année 2025, c’étaient plus de 31 000 sollicitations.

On observe donc cet étrange paradoxe : ces dossiers devaient donner à l’État un pouvoir sur les individus, mais leur sauvegarde inverse ce rapport, puisque les Allemands obtiennent ce droit de regard sur les secrets de l’État. La disparition d’une dictature n’efface donc pas automatiquement ce qu’elle a produit. Il faut encore choisir ce que l’on veut en faire : oublier, détruire, conserver ou ouvrir. La sauvegarde de ces preuves ne doit donc pas être lue comme un simple sauvetage d’archives, mais comme une opportunité laissée à la société allemande de regarder et comprendre son propre passé.

Quelques sources et liens utiles

MONTESQUIOU (Jean-Louis de), Histoire de la Stasi. L’outil d’une dictature, Paris, Perrin, 2026, 256 p.

COMBE (Sonia), Une société sous surveillance. Les intellectuels et la Stasi, Paris, Albin Michel, 1999, 263 p.

CAMARADE (Hélène), GOEPPER (Sibylle) (dir.), Résistance, dissidence et opposition en RDA (1949-1990), Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2016, 404 p

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