Pourquoi le 6 juin 1944 est-il devenu, dans la mémoire collective, le jour où la guerre a basculé ? Comment plus de 150 000 hommes ont-ils pu être jetés en une seule journée sur 80 kilomètres de côtes tenues par l’armée allemande ? Et que reste-t-il, plus de quatre-vingts ans après, de ce Jour J sur les plages normandes ? Entamons ensemble le récit d’une opération qui fut à la fois un pari militaire, une prouesse logistique et une tragédie humaine.
Le contexte : pourquoi débarquer en Normandie ?
Au début de l’année 1944, le sort des armes a déjà tourné. Depuis la reddition allemande à Stalingrad (février 1943), l’Armée rouge ne cesse de refouler la Wehrmacht vers l’ouest, et Staline réclame avec insistance, depuis 1941, l’ouverture d’un second front en Europe occidentale. Les Anglo-Américains, eux, ont débarqué en Afrique du Nord (novembre 1942), en Sicile (juillet 1943) puis en Italie, où la progression s’enlise. Pour saisir les racines de ce conflit mondial, on pourra relire notre article sur les causes de la Seconde Guerre mondiale.
En effet, tout se joue à la conférence de Téhéran (28 novembre au 1er décembre 1943). Churchill, qui privilégie la Méditerranée et les Balkans, doit s’incliner : Roosevelt et Staline imposent un débarquement en France pour le printemps 1944. La France, occupée depuis juin 1940, devient dès lors le théâtre de la bataille décisive à l’Ouest. Nous avons d’ailleurs consacré un article à l’Occupation en France et à ce qu’elle a représenté pour les Français.
La préparation de l’opération Overlord
Le nom de code Overlord désigne l’ensemble de la campagne de Normandie ; l’assaut amphibie proprement dit porte celui de Neptune. Dès 1943, l’état-major du général britannique Frederick Morgan (COSSAC) esquisse un plan que le général Dwight D. Eisenhower, nommé commandant suprême des forces expéditionnaires alliées le 6 décembre 1943, va considérablement étoffer. Le commandement terrestre revient au général Montgomery, la phase navale à l’amiral Ramsay et l’aviation au maréchal de l’air Leigh-Mallory.
Les moyens rassemblés donnent le vertige :
- près de 7 000 navires de toutes tailles, des cuirassés aux barges de débarquement ;
- plus de 11 000 avions engagés le Jour J ;
- 156 000 hommes débarqués ou parachutés le 6 juin, Américains, Britanniques, Canadiens et Français libres ;
- deux ports artificiels Mulberry et un oléoduc sous-marin (PLUTO) pour ravitailler la tête de pont.
Cependant, la réussite dépend d’abord du secret. L’opération Fortitude monte une gigantesque intoxication : une armée fictive commandée par Patton dans le Kent, des chars gonflables, des agents doubles comme Garbo persuadent Hitler que le coup principal tombera dans le Pas-de-Calais. Le stratagème fonctionnera bien au-delà du 6 juin, puisque la 15e armée allemande y restera figée pendant des semaines.
Le choix des cinq plages du débarquement
Pourquoi la Normandie plutôt que le Pas-de-Calais, pourtant plus proche de l’Angleterre ? Parce que le détroit est précisément la zone la plus fortifiée du mur de l’Atlantique, que le maréchal Rommel renforce à marche forcée depuis la fin 1943. Les plages du Calvados et de l’est du Cotentin offrent au contraire des grèves larges et peu pentues, une défense moins dense, et surtout le port en eau profonde de Cherbourg à portée de main.


Le plan initial ne prévoyait que trois plages. Montgomery l’élargit en janvier 1944 à cinq secteurs répartis sur 80 kilomètres, de la baie des Veys à Ouistreham :
- Utah : 4e division d’infanterie américaine ;
- Omaha : 1re et 29e divisions d’infanterie américaines ;
- Gold : 50e division britannique ;
- Juno : 3e division canadienne ;
- Sword : 3e division britannique, avec les 177 Français du commando Kieffer.
Le Jour J plage par plage
Prévu le 5 juin, l’assaut est reporté de vingt-quatre heures en raison d’une tempête. Sur la foi de son météorologue James Stagg, qui annonce une brève accalmie, Eisenhower tranche dans la nuit du 4 au 5 juin. Quelques heures avant l’embarquement, il adresse aux troupes un ordre du jour resté célèbre :
« Vous êtes sur le point de vous embarquer pour la Grande Croisade, vers laquelle nous avons tendu tous nos efforts pendant de longs mois. Les yeux du monde sont sur vous. »
Dwight D. Eisenhower, ordre du jour aux forces expéditionnaires alliées, 6 juin 1944
Le Jour J commence en réalité dans la nuit. Peu après minuit, la 6e division aéroportée britannique s’empare des ponts de l’Orne (le futur Pegasus Bridge) tandis que les 82e et 101e divisions aéroportées américaines sautent sur le Cotentin, dispersées par la DCA et les nuages. À l’aube, le clocher de Sainte-Mère-Église est déjà entre les mains des parachutistes.
Utah Beach, la plage la plus à l’ouest
À 6 h 30, les premières vagues de la 4e division d’infanterie du VIIe corps du général Collins touchent la côte du Cotentin, entre Sainte-Marie-du-Mont et Ravenoville. Un fort courant les a déportées d’environ deux kilomètres au sud du point prévu, face au hameau de La Madeleine. C’est un coup de chance : les défenses y sont moins solides. Le général Theodore Roosevelt Jr., fils de l’ancien président et seul général à débarquer en première vague, prend une décision restée dans les mémoires : « Nous commencerons la guerre à partir d’ici. »
Derrière la plage, les Allemands ont inondé les marais ; seules quatre chaussées permettent de gagner l’intérieur. Leur contrôle, assuré par les parachutistes de la 101e, explique le succès rapide de la jonction. Le soir du 6 juin, plus de 21 000 hommes ont débarqué à Utah pour à peine 200 pertes : de loin le bilan le plus léger des cinq plages. Ainsi, la porte du Cotentin est ouverte, et avec elle la route de Cherbourg.
Omaha, Gold, Juno, Sword
À Omaha, tout se passe autrement. Des falaises hautes de trente mètres, des obstacles de plage intacts, et surtout la présence inattendue de la 352e division d’infanterie allemande transforment la grève en piège. Les premières vagues sont fauchées ; il faut attendre la fin de matinée pour que de petits groupes percent les sorties de plage. Le prix est terrible : environ 2 400 tués, blessés et disparus, ce qui vaut à la plage le surnom de « Bloody Omaha ». Un peu plus à l’ouest, les Rangers du colonel Rudder escaladent la pointe du Hoc pour neutraliser une batterie qui, en réalité, avait été déplacée.
Dans le secteur anglo-canadien, la marée haute et un bombardement naval plus efficace facilitent l’assaut. À Gold, les Britanniques prennent Arromanches, où sera monté le port Mulberry B. À Juno, les Canadiens subissent de lourdes pertes à Courseulles et Bernières mais réalisent l’avancée la plus profonde de la journée. À Sword, le commando Kieffer libère le casino de Ouistreham, mais la contre-attaque de la 21e Panzerdivision empêche d’atteindre Caen, objectif fixé pour le soir même. La ville ne tombera qu’en juillet.
Les combats et la percée des Alliés
Au soir du 6 juin, les Alliés déplorent environ 10 000 pertes, dont 4 400 morts, un bilan lourd mais bien inférieur aux prévisions les plus sombres. Cependant, la tête de pont reste fragile et le plus dur commence. Le bocage normand, avec ses haies et ses chemins creux, transforme chaque champ en forteresse et neutralise l’avantage des blindés alliés.
Les grandes étapes de la bataille de Normandie s’enchaînent alors sur près de trois mois :
- 26 juin : chute de Cherbourg, dont le port a été méthodiquement saboté par les Allemands ;
- 9 et 19 juillet : prise de Caen, après des bombardements qui rasent la ville ;
- 25 juillet : l’opération Cobra ouvre une brèche à l’ouest de Saint-Lô ; la 3e armée de Patton s’engouffre par Avranches ;
- 21 août : fermeture de la poche de Falaise, où la 7e armée allemande est anéantie ;
- 25 août : libération de Paris.
En réalité, cette victoire a un revers. Les bombardements alliés et les combats coûtent la vie à près de 20 000 civils normands ; Saint-Lô, Caen, Lisieux ou Le Havre sortent en ruines de l’été 1944. Cette dimension, longtemps reléguée au second plan, occupe désormais une place centrale dans l’historiographie du Débarquement.
Sur les traces du débarquement aujourd’hui
Les lieux de mémoire en Normandie
Le littoral normand est devenu l’un des plus vastes paysages mémoriels d’Europe. Le cimetière américain de Colleville-sur-Mer, qui domine Omaha Beach, aligne près de 9 400 croix et étoiles de David ; le cimetière allemand de La Cambe en rassemble plus de 21 000 sous ses pierres sombres. À Arromanches, les caissons du port Mulberry affleurent encore à marée basse, tandis que la pointe du Hoc conserve ses cratères et ses casemates éventrées.
Dans le Cotentin, Sainte-Mère-Église perpétue le souvenir des parachutistes avec le mannequin de John Steele suspendu au clocher. À quelques kilomètres de là, en arrière d’Utah Beach, le domaine de Ravenoville témoigne à sa manière du choc du 6 juin : ce domaine du XVIIe siècle, dont le pigeonnier date de 1621, vit son château gravement sinistré par les bombardements du Jour J avant d’être démoli en 1955. Les communs restaurés, le manoir et le pigeonnier octogonal en font aujourd’hui un point de départ de choix pour parcourir les plages américaines.
Les musées à visiter
Pour comprendre le déroulé côté américain, le musée du débarquement d’Utah Beach retrace, sur la plage même, la préparation, l’assaut du 6 juin et l’exploitation de la tête de pont dans le Cotentin. Fondé en 1962 à l’initiative de Michel de Vallavieille, maire de Sainte-Marie-du-Mont, il s’est développé autour d’un blockhaus allemand et conserve notamment un bombardier B-26 Marauder, l’un des rares exemplaires encore visibles au monde. C’est la ressource idéale pour approfondir ce qui s’est joué sur la plage la plus à l’ouest d’Overlord.
D’autres institutions complètent utilement la visite :
- le Mémorial de Caen, pour replacer le Débarquement dans l’ensemble du XXe siècle ;
- l’Airborne Museum de Sainte-Mère-Église, consacré aux 82e et 101e aéroportées ;
- le Musée du Débarquement d’Arromanches, entièrement rénové, face aux vestiges du port Mulberry ;
- l’Overlord Museum de Colleville-sur-Mer, à deux pas du cimetière américain.
Quelques liens et sources utiles
Antony Beevor, D-Day et la bataille de Normandie, Calmann-Lévy, 2009.
Olivier Wieviorka, Histoire du Débarquement en Normandie. Des origines à la libération de Paris (1941-1944), Seuil, 2007.
Jean Quellien, La Normandie au cœur de la guerre, OREP Éditions, 2019.
Jean-Luc Leleu, Françoise Passera, Jean Quellien et Michel Daeffler, La France pendant la Seconde Guerre mondiale. Atlas historique, Fayard, 2010.
Cornelius Ryan, Le Jour le plus long, Robert Laffont, 1960 (rééd. 2019).
Ministère des Armées, « 1944, opération Overlord », Chemins de mémoire, cheminsdememoire.gouv.fr.
