Du bonnet d’âne à la bienveillance : une histoire de la discipline scolaire en France

Férule, bonnet d'âne, piquet : comment l'école française est passée du châtiment à la bienveillance, et comment le harcèlement scolaire est devenu une cause nationale.
Filles dans une école dans la province afghane de Samangan - USAID (pseudo Pixnio) | Domaine public
Filles dans une école dans la province afghane de Samangan – USAID (pseudo Pixnio) | Domaine public

Sommaire

Fermez les yeux et imaginez une salle de classe du XIXe siècle. Un poêle au centre, des rangées de pupitres alignés, et, dans un coin, un élève tourné vers le mur, coiffé d’un bonnet surmonté de deux longues oreilles. Cette image du cancre au piquet a durablement marqué notre imaginaire.

Mais que raconte-t-elle vraiment ? Comment l’école française est-elle passée, en deux siècles, du châtiment assumé à la bienveillance revendiquée ? Et pourquoi la question de la violence à l’école s’est-elle déplacée du maître vers les élèves eux-mêmes ? Entamons ensemble cette histoire de la discipline scolaire, qui en dit long sur notre rapport à l’enfance.

Une école du châtiment : l’héritage de l’Ancien Régime

Longtemps, punir le corps de l’élève parut aller de soi. Les historiens de l’éducation ont dressé l’inventaire de ce répertoire punitif, aussi impressionnant qu’effrayant : la férule (une palette de cuir ou de bois pour frapper les mains), les verges, le fouet, le martinet, le cachot, le pensum ou encore le « banc d’ignominie ». Héritée du droit romain, où le père de famille détenait un pouvoir absolu sur sa maisonnée, cette culture de la correction traverse le Moyen Âge et l’Ancien Régime sans véritable remise en cause.

Une salle de classe de sciences physiques au Granada War Relocation Center au Colorado (États-Unis) en janvier 1945 - U.S. National Archives and Records Administration | Domaine public
Une salle de classe de sciences physiques au Granada War Relocation Center au Colorado (États-Unis) en janvier 1945 – U.S. National Archives and Records Administration | Domaine public

Il faut toutefois nuancer le tableau. En effet, aucun grand texte de la tradition pédagogique ne fait l’éloge des coups, et des voix s’élèvent très tôt (Montaigne, Fénelon, Rousseau) pour dénoncer une violence jugée contre-productive. Mais dans la pratique quotidienne des classes, la peur reste le principal instrument du maître.

Le XIXe siècle : punir l’âme plutôt que le corps

Contrairement à une idée reçue, l’interdiction des châtiments corporels à l’école est ancienne en France. Elle intervient dès 1803 dans les écoles, avant d’être réaffirmée avec force par la IIIe République en 1887, dans le règlement des écoles primaires. Notre pays fait ainsi figure de précurseur en Europe, notamment sous l’influence du courant hygiéniste qui dénonce, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les dangers des punitions violentes pour la santé des enfants.

Mais l’interdiction de frapper ne signifie pas la fin de la punition, bien au contraire. Le ressort punitif devient moral, et c’est précisément l’âge d’or des marques d’infamie :

  • Le bonnet d’âne, imposé aux élèves jugés paresseux ou indisciplinés, qui joue sur la honte publique.
  • Le piquet, qui expose le fautif au regard de tous.
  • Le tableau de mauvais points et les classements, qui hiérarchisent les élèves.
  • Le pensum, ces lignes à copier qui transforment l’écriture en corvée.

Le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson (1911) résume la doctrine dominante d’une formule éclairante : « L’idée d’améliorer apparaît généralement associée à l’idée de châtier. » Punir, c’est croire que l’on redresse. Cependant, dès les années 1880, des instituteurs s’opposent fermement au bonnet d’âne, et l’objet disparaît progressivement des classes au tournant du XXe siècle.

Le XXe siècle : la lente pacification de l’espace scolaire

Le philosophe de l’éducation Eirick Prairat, grand spécialiste de la question, a décrit cette évolution comme une « lente pacification de l’espace scolaire ». Les pédagogies nouvelles y contribuent puissamment. Célestin Freinet affirme ainsi que si « l’ordre et la discipline sont nécessaires en classe », « les punitions sont toujours une erreur ». L’enfant n’est plus une nature à dresser, mais une personne à accompagner.

Les textes suivent, parfois avec retard sur les idées. Dans les faits, taloches et coups de règle sur les doigts perdurent jusque dans les années 1960-1970. Il faut attendre la circulaire du 6 juin 1991 pour que tout châtiment corporel soit explicitement proscrit à l’école élémentaire, puis les textes de juillet 2000 pour que la réglementation impose des punitions respectant « la personne de l’élève et sa dignité », en distinguant punitions scolaires et sanctions disciplinaires. Ainsi, en un siècle, la sanction est passée du registre de l’humiliation à celui du droit.

La découverte d’une violence invisible : le harcèlement entre élèves

Pendant que la violence du maître refluait, une autre restait dans l’angle mort : celle des élèves entre eux. Moqueries, brimades, mises à l’écart… Longtemps, ces souffrances furent rangées au rayon des « chahuts » et des « histoires de cour de récréation ». C’est le psychologue suédo-norvégien Dan Olweus qui, dans les années 1970, en fait le premier un objet de science, en définissant le school bullying : des agressions répétées, intentionnelles, dans une relation de domination.

La France s’empare tardivement du sujet, notamment grâce aux travaux du chercheur Éric Debarbieux, dont les enquêtes révèlent qu’environ un élève sur dix est concerné. Les premières campagnes nationales datent de 2011, et l’aboutissement est récent : la loi du 2 mars 2022, dite loi Balanant, fait du harcèlement entre élèves un délit pénal, tandis que le programme pHARe et le numéro d’écoute 3018 organisent prévention et signalement. Pour les familles d’aujourd’hui, savoir reconnaître et affronter le harcèlement scolaire est devenu un enjeu éducatif majeur, là où les générations précédentes n’avaient même pas de mot pour le nommer.

De la crainte à l’encouragement : un renversement complet

Prenons la mesure du chemin parcouru. L’école du XIXe siècle motivait par la peur du châtiment et la honte du classement. L’école du XXIe siècle mise officiellement sur la bienveillance, l’estime de soi et la coopération. Ce renversement touche aussi les familles : la loi de 2019 a banni les « violences éducatives ordinaires » du cadre familial, prolongeant à la maison le mouvement engagé à l’école deux siècles plus tôt.

Reste une question que les parents du temps du bonnet d’âne ne se posaient guère, et qui occupe désormais les nôtres : comment soutenir la scolarité de son enfant sans reproduire, sous une forme moderne, la pression d’autrefois ? Les pédagogues contemporains y répondent en substance qu’il faut encourager son enfant sans faire des notes une affaire d’honneur familial. Le vieux couple châtiment-récompense a cédé la place à un équilibre plus subtil, où l’adulte cherche à donner confiance plutôt qu’à faire trembler.

Ce que cette histoire nous enseigne

L’histoire de la discipline scolaire est celle d’un long déplacement du regard. On a d’abord cessé de frapper les corps (1803, 1887), puis d’humilier les âmes (fin du bonnet d’âne, textes de 1991 et 2000), avant de découvrir enfin la violence que les enfants s’infligent entre eux (loi de 2022).

À chaque étape, c’est la même conviction qui progresse : on n’apprend bien ni dans la peur ni dans la honte. Le cancre au bonnet d’âne de nos images d’Épinal peut reposer en paix. Son héritage le plus précieux est de nous rappeler d’où vient notre école, et pourquoi elle a choisi un autre chemin.

Quelques liens et sources utiles

Eirick Prairat, La Sanction en éducation, PUF, coll. « Que sais-je ? », 6e éd., 2021.

Eirick Prairat, « L’école face à la sanction. Punitions scolaires et sanctions disciplinaires », Informations sociales, n° 127, 2005 (Cairn).

Eirick Prairat, « La lente désacralisation de l’ordre scolaire », Esprit, n° 290, 2002.

Ferdinand Buisson (dir.), Nouveau Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Hachette, 1911.

Dan Olweus, Bullying at School, Blackwell, 1993 ; Éric Debarbieux, Les Dix Commandements contre la violence à l’école, Odile Jacob, 2008.

Circulaire du 6 juin 1991 ; BOEN spécial n° 8 du 13 juillet 2000 ; loi n° 2022-299 du 2 mars 2022 (Légifrance).

Articles similaires

Ailleurs sur le web !

Résume l'article avec l'IA

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Rejoignez la Newsletter Revue Histoire !

10% de réduction sur la boutique lors de votre inscription ! Des articles, des ressources et des contenus exclusifs 😃