À l’été 1956, la guerre d’indépendance algérienne a déjà près de deux ans. Depuis novembre 1954, l’insurrection s’est étendue à plusieurs régions, mais le Front de libération nationale (FLN) reste encore une organisation largement décentralisée. Les responsables des différentes zones disposent d’une autonomie importante, les communications sont difficiles et les relations entre les combattants de l’intérieur et les dirigeants installés à l’étranger demeurent complexes.
C’est dans ce contexte que plusieurs responsables du FLN se réunissent clandestinement en Kabylie, au mois d’août 1956. À Ifri, village aujourd’hui rattaché à la commune d’Ouzellaguen, le Congrès de la Soummam se tient du 13 au 20 août 1956. Derrière cette réunion se pose une question décisive pour l’avenir de l’insurrection : comment transformer une révolte encore dispersée en une organisation politique et militaire capable de conduire une guerre prolongée ?
Le choix du 20 août s’inscrit également dans une mémoire récente de la guerre. Un an auparavant, le 20 août 1955, Zighoud Youcef, alors responsable de la Zone II, avait lancé l’offensive du Nord-Constantinois. L’opération poursuivait plusieurs objectifs :
- élargir le front de la révolte dans cette région ;
- desserrer la pression exercée par l’armée française sur les maquis ;
- attirer l’attention internationale sur la situation algérienne.
La clôture du Congrès de la Soummam, le 20 août 1956, s’inscrit ainsi dans la mémoire immédiate de cette offensive.
La Soummam ne donne pas naissance au FLN, fondé en octobre 1954. Elle constitue en revanche un moment majeur de sa structuration. Pendant plusieurs jours, ses participants cherchent à définir une direction commune, à organiser le territoire et à fixer les principes destinés à encadrer la révolution. La Soummam ne cherche donc pas seulement à mieux conduire la guerre : elle tente aussi de définir qui doit la diriger.
Comment organiser une révolution encore dispersée ?
La préparation du Congrès est principalement associée à Abane Ramdane, avec le concours de Krim Belkacem et de Larbi Ben M’hidi. L’enjeu est considérable : il s’agit de réunir les principaux responsables des différentes zones du FLN et de mettre en place un cadre capable de coordonner une guerre qui prend progressivement une dimension nationale.
Depuis novembre 1954, l’insurrection a gagné du terrain bien au-delà de ses premiers foyers. Pourtant, le FLN ne fonctionne pas encore comme une organisation centralisée. Chaque zone possède ses propres responsables, ses réseaux et ses priorités. Les difficultés de communication accentuent cette autonomie, tandis que les dirigeants installés au Caire cherchent eux aussi à jouer un rôle croissant dans la conduite de la révolution.
La préparation du Congrès répond donc à un problème à la fois militaire et politique : comment coordonner des forces qui combattent sur un même territoire sans disposer encore d’une véritable direction centrale ?
La réponse recherchée à Ifri ne consiste pas uniquement à améliorer les liaisons entre les maquis. Il s’agit de faire du FLN autre chose qu’une coalition de groupes armés : une organisation dotée d’instances de décision, d’une hiérarchie et d’un cadre territorial commun.
La Plateforme de la Soummam : donner des institutions à la révolution
Les travaux du Congrès se déroulent dans la clandestinité au cours du mois d’août et aboutissent, le 20 août 1956, à l’adoption de la Plateforme de la Soummam. Le texte cherche à donner à la révolution des structures politiques et militaires communes.
Le Congrès institue deux instances centrales :
- le Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), conçu comme l’instance politique supérieure de la révolution ;
- le Comité de coordination et d’exécution (CCE), chargé de mettre en œuvre les décisions prises.
La réorganisation ne concerne pas seulement la direction politique. Le territoire algérien est lui aussi restructuré autour de six wilayas, elles-mêmes divisées en zones, régions et secteurs. Alger et sa proche banlieue constituent une Zone autonome d’Alger. Ce nouveau découpage vise à assurer une meilleure coordination des dimensions politiques, militaires et administratives de la lutte.
Le FLN cherche ainsi à donner une véritable architecture à une révolution qui, jusque-là, repose largement sur l’autonomie des différentes zones.
Mais derrière cette réorganisation institutionnelle se joue également une question de pouvoir. La Soummam affirme deux principes destinés à encadrer les rapports entre les différentes composantes du mouvement :
- la primauté du politique sur le militaire : la lutte armée doit être placée sous l’autorité de la direction politique de la révolution. Dans cette conception, l’action militaire ne constitue pas une fin en elle-même, elle doit rester subordonnée aux objectifs politiques du FLN ;
- la primauté de l’intérieur sur l’extérieur : une place prioritaire est accordée aux responsables présents en Algérie par rapport aux dirigeants représentant le FLN depuis l’étranger.
Ces deux principes ne sont donc pas de simples règles administratives. Ils touchent directement à une question fondamentale : où se trouve le véritable centre de décision de la révolution ?
Intérieur contre extérieur : une question de pouvoir
La question de la représentativité du Congrès apparaît rapidement comme un enjeu majeur.
Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed et Mohamed Khider, installés au Caire, ne participent pas au Congrès. Leur déplacement vers l’Algérie aurait été particulièrement risqué. Leur absence constitue l’une des limites à la représentativité de la réunion et sera ensuite utilisée pour contester la légitimité politique de certaines décisions prises à la Soummam.
La situation est également particulière dans les Aurès, première région à avoir engagé l’insurrection armée en novembre 1954. Son principal chef historique, Mostefa Ben Boulaïd, est tué le 22 mars 1956 dans l’explosion d’un poste radio piégé, largué par l’armée française. Sa disparition ouvre une période de réorganisation et de fortes tensions au sein de la Zone I, alors que plusieurs responsables cherchent à prendre en charge sa succession. Dans ce contexte, la Zone I ne dispose pas d’une représentation effective au Congrès de la Soummam.
La Plateforme adoptée à Ifri est ainsi élaborée en l’absence de plusieurs dirigeants qui avaient participé au déclenchement de l’insurrection. Certains courants du nationalisme algérien iront par la suite jusqu’à contester que les décisions de la Soummam s’inscrivent pleinement dans la continuité de la Proclamation du 1er novembre 1954.
La fracture entre l’intérieur et l’extérieur ne se réduit pourtant pas à une simple opposition géographique. Elle oppose aussi deux expériences de la révolution. Les responsables de l’intérieur sont directement confrontés à la clandestinité, à la répression et à la lutte armée. Les dirigeants extérieurs, eux, jouent un rôle croissant dans les relations diplomatiques et dans la recherche de soutiens matériels et politiques.
La primauté de l’intérieur revient donc à placer au centre du dispositif ceux qui combattent sur le territoire algérien. Pour les dirigeants extérieurs, cette orientation peut apparaître comme une remise en cause de leur propre rôle dans la conduite de la révolution.
Derrière le débat institutionnel se trouve ainsi une véritable lutte pour la définition de l’autorité au sein du FLN.
De la Soummam aux tensions internes du FLN
La fin du Congrès ne met pourtant pas un terme à ces tensions. Celles-ci se prolongent dans les rapports de force qui se développent au sein du FLN.
Le 22 octobre 1956, quelques mois après la Soummam, l’avion transportant Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed et Khider est intercepté par les autorités françaises alors qu’il se rend de Rabat à Tunis. Les quatre dirigeants sont arrêtés et transférés à Alger. Leur détention prive le FLN de plusieurs de ses principaux représentants extérieurs et contribue à modifier les rapports de force au sein du mouvement.
Dans les années suivantes, les équilibres définis à la Soummam sont progressivement remis en question. La poursuite de la guerre transforme les rapports entre responsables politiques et militaires, tandis que les rivalités entre différentes composantes du FLN s’intensifient.
Abane Ramdane, qui avait joué un rôle central dans l’organisation du Congrès, est lui-même progressivement marginalisé. Fin décembre 1957, il est assassiné au Maroc par des responsables du FLN. Les circonstances exactes de sa mort, comme la part de responsabilité de chacun des protagonistes, restent débattues par les historiens.
Son élimination constitue néanmoins un événement majeur pour comprendre l’évolution du rapport entre le politique et le militaire au sein du FLN. Le principe de primauté du politique, affirmé à la Soummam, ne disparaît pas immédiatement, mais les rapports de force qui l’entourent ont profondément changé.
L’évolution du FLN après 1956 montre ainsi que les institutions adoptées à la Soummam ne suffisent pas à stabiliser durablement les rapports de pouvoir. La poursuite de la guerre, les contraintes militaires et les rivalités entre dirigeants vont progressivement modifier les équilibres établis à Ifri.
Un moment fondateur, mais aussi un moment de tensions
Le Congrès de la Soummam occupe ainsi une place singulière dans l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne. Il ne marque pas la naissance du FLN, mais une étape majeure de sa transformation en une organisation politique et militaire structurée.
La question à laquelle les participants tentent de répondre est concrète : comment coordonner une révolution qui s’étend désormais à une grande partie du territoire algérien ? Les réponses apportées à Ifri donnent au FLN des institutions, une organisation territoriale et des principes destinés à encadrer son fonctionnement.
Mais ces décisions produisent également de nouvelles tensions. La primauté de l’intérieur, le rapport entre pouvoir politique et pouvoir militaire et l’absence de plusieurs dirigeants historiques nourrissent des désaccords qui ne disparaissent pas avec la fin du Congrès.
La Soummam apparaît ainsi comme un moment à double visage. Elle constitue l’une des principales tentatives de donner au FLN une direction politique, une organisation territoriale et une cohérence militaire. Mais en définissant les rapports de pouvoir au sein de la révolution, elle contribue également à faire émerger des tensions qui dépasseront largement le cadre du Congrès.
Son importance historique tient précisément à cette contradiction : la Soummam cherche à unifier la révolution tout en révélant les divisions qui la traversent.
Le Congrès ne peut donc être réduit ni à un simple acte administratif, ni à un événement unanimement consensuel. Il constitue un moment où la révolution tente de se donner des institutions, tout en faisant apparaître les tensions politiques qui accompagneront son évolution jusqu’à l’indépendance.
Quelques liens et sources utiles
HARBI Mohammed, Le FLN, mirage et réalité. Des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), éd. revue et augmentée, Paris, Syllepse, 2024.
MEYNIER Gilbert, Histoire intérieure du FLN (1954-1962), Paris, Fayard, 2002.
HARBI Mohammed, MEYNIER Gilbert (éd.), Le FLN, documents et histoire (1954-1962), Paris, Fayard, 2004.
STORA Benjamin, HARBI Mohammed (dir.), La Guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie, Paris, Robert Laffont, 2004.
ROCHEBRUNE Renaud de, STORA Benjamin, La guerre d’Algérie vue par les Algériens, 2 vol., Paris, Denoël, 2011-2016.
