En 1965, 85 % des inscrits se déplacent pour la première présidentielle au suffrage universel direct. En 2022, ils ne sont plus que 72 % au second tour, et à peine 46 % aux législatives qui suivent. L’abstention n’est pas un phénomène récent : elle accompagne le suffrage universel depuis sa naissance. Mais sa nature a changé. Histoire d’un silence électoral.
1848 : le suffrage universel et ses premiers absents
Le 5 mars 1848, en pleine vague révolutionnaire européenne, le gouvernement provisoire de la IIe République proclame le suffrage universel masculin. C’est l’aboutissement d’une promesse que la Révolution de 1789 avait formulée sans la tenir, le suffrage censitaire ayant vite repris le dessus. D’un coup, le corps électoral passe de 246 000 électeurs censitaires à plus de 9 millions d’hommes de 21 ans et plus. Les élections à l’Assemblée constituante du 23 avril 1848 mobilisent 84 % des inscrits : un chiffre remarquable pour une population rurale, largement analphabète, qui se déplace souvent en cortège derrière le curé ou le maire.
Puis vient la première présidentielle au suffrage universel de l’histoire de France, le 10 décembre 1848. Louis-Napoléon Bonaparte l’emporte avec 74 % des voix. La participation atteint 75 %. Un électeur sur quatre s’est déjà abstenu, et personne ne s’en inquiète : voter est alors un droit nouveau, non un devoir.
Les républicains, eux, s’inquiètent moins de l’abstention que de la manipulation du vote par les notables. Il faudra la IIIe République pour que la participation devienne une question politique en elle-même.
IIIe République : le vote comme rite civique
Sous la IIIe République, la participation aux élections législatives oscille entre 70 et 80 %. Les instituteurs de la République enseignent le vote comme un devoir. L’isoloir, imposé par la loi du 29 juillet 1913, met fin au vote public sous l’œil du châtelain ou du patron.
L’abstention existe pourtant, et les premiers observateurs la décrivent. Le géographe André Siegfried, dans son Tableau politique de la France de l’Ouest (1913), note que les régions d’abstention forte correspondent aux zones où le vote reste un acte contraint, sans adhésion. La sociologie électorale naît de cette observation.
La grande absence de cette période est celle des femmes. Un siècle et demi après la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, le Sénat repousse à cinq reprises entre 1919 et 1936 les propositions de loi votées par la Chambre. Il faut l’ordonnance du 21 avril 1944, signée à Alger par le général de Gaulle, pour que la moitié du corps électoral potentiel accède aux urnes :
« Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes. » — Ordonnance du 21 avril 1944 portant organisation des pouvoirs publics en France après la Libération, article 17
Le premier vote féminin a lieu aux municipales du 29 avril 1945. Le corps électoral double, et la participation reste élevée : les Français et les Françaises de la Libération votent massivement. Cette conquête tardive est l’un des jalons de l’histoire des femmes au XXe siècle, et l’une des plus lentes : la France est l’un des derniers pays d’Europe occidentale à l’accorder.
1965-1974 : l’âge d’or de la participation présidentielle
La Ve République crée un rendez-vous nouveau : l’élection du président au suffrage universel direct. Les premières présidentielles connaissent des taux de participation que l’on ne reverra jamais.
| Année | Abstention 1er tour | Abstention 2d tour |
|---|---|---|
| 1965 | 15,25 % | 15,68 % |
| 1969 | 22,41 % | 31,15 % |
| 1974 | 15,77 % | 12,66 % |
| 1981 | 18,91 % | 14,14 % |
| 1988 | 18,62 % | 15,93 % |
| 1995 | 21,62 % | 20,34 % |
| 2002 | 28,40 % | 20,29 % |
| 2007 | 16,23 % | 16,03 % |
| 2012 | 20,52 % | 19,65 % |
| 2017 | 22,23 % | 25,44 % |
| 2022 | 26,31 % | 28,01 % |
Le second tour de 1974, avec 12,66 % d’abstention, reste le record absolu de participation à une présidentielle. Le duel Giscard-Mitterrand, décidé par 425 000 voix, avait mobilisé le pays.
L’anomalie de 1969 s’explique aisément. Après le retrait de de Gaulle, le second tour oppose Georges Pompidou au centriste Alain Poher. Le Parti communiste, dont le candidat Jacques Duclos a obtenu 21 % au premier tour, refuse de choisir. Duclos lance à la télévision une formule restée célèbre :
« C’est bonnet blanc et blanc bonnet. » — Jacques Duclos, 1969
Le mot d’ordre d’abstention communiste est suivi : près d’un tiers des inscrits ne votent pas. C’est la première fois qu’une abstention de masse est organisée politiquement sous la Ve République, et ce record de second tour tient toujours.
1980-2000 : l’installation d’une abstention structurelle
À partir des années 1980, la courbe s’inverse lentement. Le politologue Alain Lancelot avait, dès 1968, distingué deux formes d’abstention : l’abstention « hors du jeu », celle des exclus, des isolés, des désinsérés ; et l’abstention « dans le jeu », celle d’électeurs intégrés qui choisissent de ne pas voter selon l’enjeu. C’est cette seconde forme qui progresse.
Plusieurs facteurs se conjuguent :
- L’abaissement de la majorité à 18 ans (loi du 5 juillet 1974) élargit le corps électoral à une tranche d’âge qui vote traditionnellement moins.
- La montée de la « mal-inscription » : en 2017, l’Insee estime que 3 millions de Français ne sont pas inscrits et 7,6 millions sont inscrits dans une commune où ils ne résident plus, ce qui les empêche pratiquement de voter. À cela s’ajoute la question, ancienne, de qui est français et donc électeur, réactivée par chaque débat sur le droit du sol.
- L’effacement des clivages : l’alternance de 1981 puis les cohabitations brouillent la lisibilité gauche-droite.
- La multiplication des scrutins : européennes (1979), régionales (1986), référendums. Le citoyen est appelé aux urnes presque chaque année.
Les élections « intermédiaires » décrochent les premières. Les européennes de 1999 franchissent le seuil des 50 % d’abstention. Le référendum sur le quinquennat de 2000 n’attire que 30 % des inscrits. Seule la présidentielle résiste, jusqu’au choc de 2002.
2002-2022 : l’abstention devient un sujet politique
Le 21 avril 2002 marque le moment où l’abstention (28,4 % au premier tour) est désignée comme cause directe d’un résultat : l’élimination de Lionel Jospin. Pour la première fois, l’abstention est traitée comme un « vote » aux conséquences politiques immédiates, et non comme un simple bruit de fond.
Deux évolutions caractérisent les vingt années suivantes :
- L’intermittence. Les mêmes électeurs votent à la présidentielle et s’abstiennent aux législatives. En 2017, l’abstention au premier tour des législatives atteint 51,3 %, puis 52,5 % en 2022 : plus d’un inscrit sur deux. La présidentielle capte la participation ; le reste du calendrier est délaissé.
- Le décrochage des jeunes et des classes populaires. Les enquêtes de l’Ifop et du Cevipof montrent qu’aux législatives de 2022, environ 70 % des 18-24 ans se sont abstenus, contre 35 % des plus de 70 ans. Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen ont documenté, dans les cités de Saint-Denis, une « démocratie de l’abstention » où le vote devient socialement marginal. Le phénomène touche aussi les scrutins locaux, où la place du citoyen est pourtant la plus directe.
Les législatives anticipées de juin-juillet 2024 ont fait exception : avec 66,7 % de participation au premier tour, elles ont enregistré la plus forte mobilisation pour ce type de scrutin depuis 1997. La dramatisation de l’enjeu, comme en 1974 ou en 2007, a fait revenir les électeurs. Les chiffres détaillés des scrutins depuis 2002, reliés à leur source officielle, permettent de mesurer cette oscillation.
Le vote blanc, un tiers chemin longtemps ignoré
Entre le vote et l’abstention existe une troisième voie : le vote blanc. Longtemps, il a été confondu avec le vote nul dans les résultats officiels. Il faut attendre la loi du 21 février 2014 pour qu’il soit décompté séparément, à partir des européennes de mai 2014.
Le vote blanc n’est toujours pas pris en compte dans les suffrages exprimés : il ne pèse pas dans le résultat. Mais il est désormais visible, et il progresse :
- second tour 2017 : 3 millions de bulletins blancs, soit 8,5 % des votants, record absolu ;
- second tour 2022 : 2,2 millions, soit 6,4 %.
Ces chiffres traduisent un refus actif de choisir entre les deux finalistes, différent de l’abstention par indifférence. Les partisans de la reconnaissance du vote blanc comme suffrage exprimé, de François Bayrou à Jean-Luc Mélenchon, plaident qu’il pourrait faire revenir aux urnes une partie des abstentionnistes « dans le jeu ».
À retenir La France n’a jamais connu de participation universelle. Mais l’abstention a changé de nature : de résiduelle et rurale au XIXe siècle, elle est devenue intermittente, jeune et populaire au XXIe. Elle n’est plus un défaut de civisme mais un message, que les partis peinent à lire.
2027 : mobiliser ou subir
À l’approche de la présidentielle de 2027, les inscriptions sur les listes électorales et les procurations sont à nouveau au centre des campagnes civiques. Le vieux Rousseau avait, deux siècles avant les politologues, formulé le diagnostic le plus sévère :
« Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’État : que m’importe ? on doit compter que l’État est perdu. » — Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre III, chapitre XV (1762)
La présidentielle reste le dernier scrutin où une majorité claire d’inscrits se déplace. La question de 2027 est de savoir si cette exception tiendra, ou si la courbe entamée en 2017 (22 %, puis 26 % d’abstention au premier tour) poursuivra sa pente. L’histoire de l’abstention enseigne au moins une chose : les électeurs reviennent lorsque l’enjeu leur paraît réel, et se retirent lorsqu’il leur semble déjà tranché.
Chronologie
- 5 mars 1848 : proclamation du suffrage universel masculin.
- 10 décembre 1848 : première présidentielle au suffrage universel, 75 % de participation.
- 29 juillet 1913 : loi instaurant l’isoloir et l’enveloppe.
- 21 avril 1944 : ordonnance accordant le droit de vote aux femmes.
- 29 avril 1945 : premier vote des femmes, municipales.
- 5-19 décembre 1965 : première présidentielle de la Ve, 15,25 % d’abstention.
- 15 juin 1969 : second tour Pompidou-Poher, 31,15 % d’abstention, record.
- 5 juillet 1974 : majorité électorale abaissée à 18 ans.
- 24 septembre 2000 : référendum sur le quinquennat, 69,8 % d’abstention.
- 21 avril 2002 : 28,4 % d’abstention au premier tour, élimination de Jospin.
- 21 février 2014 : loi sur le décompte séparé des votes blancs.
- 11 juin 2017 : législatives, l’abstention dépasse 50 % pour la première fois.
- 30 juin 2024 : législatives anticipées, retour de la participation à 66,7 %.
Quelques liens et sources utiles
Ministère de l’Intérieur, archives des résultats électoraux, élections présidentielles 1965-2022, et data.gouv.fr.
Ordonnance du 21 avril 1944 portant organisation des pouvoirs publics en France après la Libération, Journal officiel de la République française (Alger), 22 avril 1944.
Loi n° 2014-172 du 21 février 2014 visant à reconnaître le vote blanc aux élections, Légifrance.
Insee, « Les inscriptions sur les listes électorales », Insee Première n° 1648, mai 2017, et « Participation électorale 2022 », Insee Focus.
Alain Lancelot, L’Abstentionnisme électoral en France, Armand Colin, Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, 1968.
André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, Armand Colin, 1913.
Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La Démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, Gallimard, coll. « Folio actuel », 2007.
Anne Muxel, Toi, moi et la politique. Amour et convictions, Seuil, 2008, et enquêtes électorales du Cevipof (2017, 2022).
Pierre Rosanvallon, Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, 1992.
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762, livre III, chapitre XV, « Des députés ou représentants ».
Vie-publique.fr, « Abstention : quelles sont les évolutions depuis 1958 ? ».
