Emmett Till, l’unification de la communauté noire américaine

Au cœur d'un système de ségrégation raciale, le lynchage du jeune Emmett Till accélère l’unification de la population Africaine-Américaine.
Emmett Till avec sa mère, Mamie Bradley, en 1950. Till, qui était originaire de Chicago, rendait visite à des parents dans le Mississippi au cours de l'été 1955 lorsqu'il a été brutalement assassiné - Till family | Domaine public
Emmett Till avec sa mère, Mamie Bradley, en 1950. Till, qui était originaire de Chicago, rendait visite à des parents dans le Mississippi au cours de l’été 1955 lorsqu’il a été brutalement assassiné – Till family | Domaine public

Dans un contexte de ségrégation raciale légale aux États-Unis qui dure jusqu’au milieu du XXème siècle, de nombreux activistes prennent la parole et osent dénoncer cette discrimination vécue par les Africains-Américains. Les noms comme Martin Luther King, Rosa Parks ou Malcolm X sont universellement célèbres.

Cependant, des actes de violence moins connus perpétrés contre la population Africaine-Américaine accélèrent l’unification et l’indignation de cette population envers ce système inégalitaire. C’est par exemple le cas du meurtre du jeune Emmett Till.

Un contexte de ségrégation raciale légale

Le quatorzième amendement, ajouté à la constitution des États-Unis en 1875, garantit la citoyenneté à toutes les personnes nées aux États-Unis. Il garantit également à tous les citoyens légale protection des lois et il interdit aux États de restreindre les droits civiques. Toutefois, cet amendement n’empêche pas les États du Sud de s’enliser dans la haine raciale et la violence.

Les suprémacistes blancs s’organisent donc pour conserver leurs privilèges. Cette volonté se traduit à travers le début d’une politique de ségrégation raciale. Cette politique entérinée par la Cour Suprême en 1883 est plus connue sous le nom des lois Jim Crow. On retrouve ensuite des formes de ségrégation raciale dans les écoles, les bus ou encore les toilettes publiques. Ce contexte fait d’ailleurs l’objet d’un autre article : De l’esclavage à la ségrégation aux Etats-Unis XIXe siècle.

Ce suprémacisme blanc se traduit à travers de nombreux phénomènes tels que les émeutes de la Nouvelle-Orléans et de Memphis ou encore la pratique très répandue du lynchage dans le Sud. Cette pratique correspond à des meurtres considérés comme légitimes par la communauté blanche ainsi que par le système policier qui ferme les yeux sur les événements. Ces meurtres sont des événements publics qui prennent pour prétexte des actes invérifiables. Cette pratique dure jusqu’en 1955 avec le lynchage d’Emmett Till.

Le meurtre d’un adolescent africain-américain

Lorsque Emmett Till se rend dans le sud, il est alors âgé de 14 ans. Ce jeune adolescent originaire de Chicago rend visite à son grand-oncle qui possède une ferme dans le Delta du Mississipi. Il profite de ses vacances pour jouer avec ses cousins et vivre des expériences de son âge.

Le 24 août 1955, il se vante auprès de ses cousins et de ses amis d’avoir déjà eu une petite amie blanche à Chicago. Comme ceux-ci peine à le croire, il relève le défi de donner rendez-vous à une femme blanche derrière le comptoir d’un magasin. Il se comporte alors comme dans le nord du pays : il achète des bonbons et en sortant, lui adresse un « bye, baby ! ». Cependant, Carolyn Bryant, la femme en question, affirme qu’il l’a sifflé et pris par la taille.

Le 28 août 1955, Roy Bryant, le mari, et son beau-frère J.W. Milam, se rendent à la ferme du grand-oncle d’Emmett et enlèvent le jeune homme. Les deux hommes l’ont par la suite battu à mort, lui ont arraché un œil avant de l’abattre d’une balle dans la tête. Le corps d’Emmett Till est retrouvé trois jours plus tard dans la rivière Tallahatchie, enroulé de fil barbelé et relié à une égreneuse à coton.

« Que le monde entier voit ce qu’ils ont fait à mon fils » 

Mamie Till

Mamie Till, la mère de l’adolescent, fait rapatrier le corps à Chicago malgré une volonté des autorités locales de procéder à un enterrement rapide. À la découverte de son corps, elle prend la décision de procéder à des funérailles à cercueil ouvert pour que le monde puisse voir les conséquences de la haine raciale sudiste.

Le magazine africain-américain Jet immortalise le corps mutilé et les photos deviennent un symbole de la violence sudiste envers la communauté noire. La NAACP (l’association nationale pour la promotion des gens de couleur) rend l’affaire publique et incite la communauté noire à se mobiliser.

Malgré cela, le procès, qui a lieu deux semaines après les faits, déclare les meurtriers non coupables après moins d’une heure de délibération. Lors de ce procès, effectué par un jury populaire uniquement composé de blancs, la condamnation à mort pour viol et homicide portée contre le père d’Emmett, Louis Till, quelques années auparavant, est utilisée pour acquitter les deux meurtriers.

Funérailles d'Emmett Till 1955 | Domaine public
Funérailles d’Emmett Till 1955 | Domaine public

Ce verdict choque la population africaine-américaine comme l’illustre l’éditorial du Life Magazine qui réhabilite l’engagement de Louis Till lors de la Seconde Guerre mondiale. De plus, quelques années plus tard, Roy Bryant et J.W. Milam avouent leur crime dans le journal Look Magazine contre 4 000 dollars. Ils ne sont néanmoins pas inquiétés par la justice car le Ve amendement* de la constitution américaine les protège de toute poursuite judiciaire.

*Le Ve amendement protège les citoyens contre la possibilité d’être jugés deux fois pour le même crime.

La symbolique et les répercussions de ce meurtre

L’atrocité de cet événement unit les Africains-Américains. En particulier ceux de la région qui se mobilisent et décident de boycotter les deux épiceries des meurtriers. Ceux-ci subirent alors les conséquences économiques de leur actes et leurs deux épiceries firent faillite. Dans le sud, le boycott associé à une mobilisation générale de la population est le moyen le plus efficace de se défendre pour leur respect. Le boycott des bus de Montgomery en est un autre exemple.

L’événement a également un impact au niveau national puisqu’il unit les Africains-Américains de différentes classes et de différentes origines contre ces violences quotidiennes. De plus, de nombreux militants du mouvement des droits civiques sont marqués par cet événement et y font par la suite allusion dans leur lutte. Rosa Parks effectue quelques jours avant son célèbre acte de résistance dans un bus, une marche à la mémoire de l’adolescent. Elle révèle d’ailleurs plus tardivement que le meurtre récent du jeune Till lui est alors venu à l’esprit.  De la même façon, le célèbre discours de Martin Luther King, I have a dream, a lieu le 28 août 1963 en hommage au jour de la mort d’Emmett Till.

Aujourd’hui cet événement, bien que peu connu en France, est un élément marquant de l’histoire de la communauté noire des États-Unis. De nombreux artistes lui rendent ainsi hommage comme Bob Dylan avec sa chanson The Death of Emmett Till ou encore Kanye West dans son titre Through the Wire. Son histoire fait également l’objet d’un film récent Emmett Till de Chinonye Chukwu sorti au cinéma ce mois-ci.

Quelques liens et sources utiles

Holt, Thomas C. Le Mouvement. La lutte des Africains-Américains pour les droits civiques, traduction de Zancarini Jean-Claude. La Découverte, 2021

Rolland-Diamond, Caroline. Black America. Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle)La Découverte, 2016

Vandal, Gilles. Martin Luther King. Un leadership en faveur des droits civiquesMardaga, 2022

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