La concentration des médias est-elle un risque pour notre démocratie ?

Un grand nombre de médias est concentré dans les mains de quelques milliardaires et la production d'information se transforme sous cette dynamique : quel risque cela représente ?
Logotype de l'Office de radiodiffusion télévision française - ORTF | Domaine public
Logotype de l’Office de radiodiffusion télévision française – ORTF | Domaine public

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Aujourd’hui, huit entrepreneurs milliardaires et deux entrepreneurs millionnaires possèdent une vingtaine de titres de presse française. Dans le détail, ils pèsent 81 % de la diffusion des quotidiens nationaux, 12 % de celle des quotidiens régionaux et 95 % de celle des hebdos nationaux généralistes.

Pour ce qui est des médias télévisés, parmi treize chaînes d’information généralistes, plus de la moitié sont détenues par cinq milliardaires. Enfin, sur huit radios nationales d’information généralistes, la moitié d’entre elles appartienne à cinq milliardaires.

La détention d’un grand nombre de médias dans les mains de quelques grands noms de l’industrie et la normalisation de la logique marchande dans le domaine de l’audiovisuel représente-t-elle une menace pour notre démocratie ?

Un contexte politique favorable à la constitution d’« empires » médiatiques 

Pour comprendre les grandes mutations du secteur de l’audiovisuel en France, il faut remonter aux années 70. En effet, une transformation profonde de l’espace médiatique français opère : les supports se diversifient et les modèles économiques aussi, renouvelant l’offre sur le marché de l’audiovisuel.

Fin du monopole étatique et libéralisation croissante de l’audiovisuel

Deux grands événements caractérisent cette transformation: l’autorisation de la publicité à la télévision en 1968 et l’éclatement de l’Office de radiodiffusion télévision française – ORTF – en 1974, dont découle Radio France, trois chaînes de télévision et trois établissements publics (dont l’INA). Jusqu’alors, toutes les chaînes de radio et de télévision françaises étaient sous le monopole du service public de l’information.

Or, le monopole de l’État sur l’information est de plus en plus remis en cause, et les partis politiques d’opposition de l’époque soutiennent une défense du pluralisme et de la liberté d’expression.

Dans les années 80, on observe une seconde phase de libéralisation de l’audiovisuel avec la libération de la bande FM et la naissance des premières chaînes de télévision privées.

En effet, le 9 novembre 1981, François Mitterrand décide de mettre fin au monopole de l’Etat sur la diffusion radio. Les premières années le nombre de radios explose et des contenus très divers émergent. Cependant, beaucoup de radios sont rapidement arrêtées en raison des coûts élevés de fonctionnement, et ainsi, seules quelques stations survivent sur le long terme. En 1984, le gouvernement autorise les radios à se financer par la publicité, qui devient le business model privilégié jusqu’à aujourd’hui.

Et comme l’explique l’historien des médias Thierry Lefebvre, « un grand nombre de radios opte pour des formats commerciaux, qui vont formater l’antenne, surtout sur les stations musicales » et ces dernières «[…] vont racheter des radios associatives mourantes ou en piteux état ».

Cette situation entraîne la création de grands groupes privés, même si certaines radios plus modestes existent toujours comme les radios campus.

Le syndicat interprofessionnel des radios et télévisions indépendantes revendique aujourd’hui une radio numérique terrestre, qui permettrait d’offrir plus de fréquences et de diffuser dans toute la France des radios même locales.

Dans le même temps, la première chaîne de télévision généraliste nationale payante Canal + est lancé, le dimanche 4 novembre 1984. Elle se consacre d’abord au cinéma et obtient les droits de diffuser des films un an après leur sortie en salle.

L’année suivante, c’est La Cinq – première chaîne de télévision privée gratuite –  qui est inaugurée. Elle est suivie notamment de TV6 – aujourd’hui M6 – qui est lancée en 1986, vouée à la musique et à la jeunesse.

Ainsi, depuis les années 70, la remise en cause politique de la mainmise de l’État sur l’information couplée à la libéralisation croissante du marché de l’audiovisuel favorise les investissements de grands noms de l’industrie (non médiatique), souhaitant diversifier leurs activités.

Un cadre législatif de régulation des médias inappliqué et insuffisant

Le regroupement des médias dans les mains de quelques milliardaires se poursuit depuis le début des années 2000 et l’avènement des NTIC – Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication. On peut donc se demander comment la réglementation concernant la concentration des médias évolue, à la fois depuis plusieurs décennies et depuis la naissance d’Internet.

Dès les débuts de l’âge d’or de la presse, au XIXe siècle, l’emprise des intérêts économiques sur le journalisme est rapidement observé. Honoré de Balzac et Emile Zola ont critiqué ce phénomène dans Illusions perdues (1837-1843) et L’ Argent (1891).

Néanmoins, le ministère de Jules Ferry permet une grande avancée pour la liberté de presse à travers la promulgation de la loi du 29 juillet 1881. Elle stipule que « l’imprimerie et la librairie sont libres », étant donné la persistance de la censure depuis la Révolution.

Ce n’est toutefois réellement qu’après l’Occupation qu’une législation anti-concentration est mise en place à travers l’ordonnance du 26 août 1944. Celle-ci interdisait notamment la possession de plus d’un journal dans les mains d’une personne. Cependant, ce décret n’est pas appliqué par les gouvernements en place, et de grands groupes de presse se constituent dans les années 70, comme Amaury et Hersant.

Après la grande libéralisation de l’audiovisuel dans les années 80, un nouveau cadre règlementaire est institué avec les lois de 1986 sur le régime des entreprises de presse et la liberté de communication.

Les règles fondamentales de ces textes concernent des limites au niveau de l’échelle géographique de diffusion et de la population couverte. Une réglementation similaire était en place en Italie, avant qu’elle ne soit contournée par un certain Silvio Berlusconi.

Le second chapitre repose sur un certain nombre de démarches à réaliser pour tout service de télévision ou de radio auprès de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique – Arcom, anciennement Conseil Supérieur de l’audiovisuel – avant de pouvoir diffuser.

Enfin, les acteurs du paysage audiovisuel sont soumis à des règles de concentration spécifique afin « d’assurer l’indépendance des médias vis-à-vis du pouvoir politique et d’acteurs privés influents » et « satisfaire l’objectif constitutionnel de respect du pluralisme des offres via la présence d’une diversité d’opérateurs ». L’ Arcom veille également à la pluralité des opinions et courants de pensée exprimées à la télévision et à la radio.

Pour autant, comme le constate Nikos Smyrnaios, docteur en sciences de l’information et de la communication, les pouvoirs publics ont au fur et à mesure du temps délaissé les règles anti-concentration et se sont concentrés davantage sur la régulation de la concurrence.

Il cite l’abandon du rachat de la chaîne télévisée M6 par TF1, surtout motivé par des préoccupations économiques : TF1 pèserait trop lourd sur le marché de la publicité et de la production audiovisuelle et nuirait aux autres groupes concurrents.

Au début des années 2000, l’arrivée de l’internet grand public a été perçu de manière optimiste. Ce nouveau support de communication, qui n’est pas centralisé comme la diffusion hertzienne – soit la transmission de signaux grâce aux ondes électromagnétiques, utilisée pour la télévision et la radio –  favoriserait la pluralité et le caractère démocratique de l’espace public.

C’est à partir de ce raisonnement qu’une nouvelle politique a été appliquée à partir de la présidence de Nicolas Sarkozy. Celle-ci consiste à alléger les règles anti-concentration et favoriser l’émergence de grands groupes médiatiques, à même de faire face aux crises et à la concurrence internationale.

Certes, Internet offre aujourd’hui l’accès à des informations et des sources très diverses, cependant la majorité des internautes visitent un nombre très réduit de sites, appartenant la plupart du temps à de grandes sociétés médiatiques françaises, qui appliquent constamment une stratégie de maximisation de leur audience.

Nikos Smyrnaios cite également les rapports privilégiés entre les médias dominants et les GAFAM – « qui contrôle les canaux de distribution de l’information en ligne » – comme source d’une concentration de l’audience sur quelques sites internet.

Quels peuvent être les effets de cette concentration sur notre démocratie ?

En 2022, une commission d’enquête a été lancé au Sénat afin de « mettre en lumière les processus ayant permis ou pouvant aboutir à une concentration dans les médias en France, et d’évaluer l’impact de cette concentration sur la démocratie».

Cette commission a duré trois mois, donnée lieu à 48 auditions plénières, 82 témoignages et plus de cent heures de débats. Elle fait déjà état d’un climat de méfiance grandissante de la population vis-à-vis des médias.

Un climat de défiance populaire face à l’information journalistique

Selon un sondage La Croix/Kantar public-Onepoint réalisé la même année, 62 % des interrogés estiment que « les journalistes ne sont pas indépendants du pouvoir politique ni des intérêts économiques ».

La Commission évoque que les stratégies de concentration verticales et horizontales des médias sont justifiées par « le contexte actuel de bouleversement du modèle économique [qui] induit la nécessité de disposer d’importantes possibilités d’investissement ».

Celle-ci expose également les inquiétudes des auteurs, des libraires et des éditeurs en lien avec le rachat du groupe Lagardère par Vivendi, qui sont deux multinationales concurrentes dans le domaine des médias, de l’édition, de la distribution et du divertissement. Un des quatre dangers unanimement souligné tient à « la crainte d’une politique éditoriale moins favorable à la diversité avec un nouvel acteur dominant ».

Cet été, Vivendi a été mis en cause par l’UE pour sa prise de contrôle de Lagardère jugée trop hâtive, ayant pourtant été approuvée par la Commission européenne en juin 2023.

Un risque réel d’atteinte à une information diversifiée et de qualité

Cette concentration des médias pose un questionnement sur le fonctionnement démocratique des débats dans l’espace public. Ce dernier a été théorisé par le philosophe allemand du XXe siècle Jürgen Habermas comme une sphère autonome de communication et de médiation dans lequel ce sont les médias qui jouent le rôle le plus important.

Selon Habermas, l’espace public se doit d’offrir une libre communication entre les citoyens et leur accès à une information diversifiée et de qualité qui leur permet de se construire véritablement une opinion sur un sujet.

Or, la concentration des médias permettent de réaliser des opérations d’influence de grande ampleur, comme cela a pu être le cas lors des élections présidentielles de 2022, durant laquelle la candidature d’Éric Zemmour a été propulsé par les médias détenus par le groupe Bolloré.

Dans la commission d’enquête de 2022, il a d’ailleurs été mentionné le non-respect récurrent des règles de pluralisme de la chaîne CNews et son passage devant la commission pour « l’orientation de ses débats et pour la place accordée à un futur candidat à l’élection présidentielle. » La chaîne avait déjà fait l’objet de cinq mises en demeure et d’une condamnation au moment de la commission.

On voit ainsi que la concentration des médias questionne jusqu’à la souveraineté du peuple. Des citoyens mal informés, à qui l’on tait les critiques et les avis minoritaires, sont-ils toujours libre ?

Des méthodes de production qui mettent en péril la crédibilité de l’information

De plus, ce phénomène de concentration et de libéralisation croissante des médias peut « mettre en péril la crédibilité de l’information », comme l’a exprimée la commission sénatoriale. En effet, lorsque une radio ou une télévision appartient à un entrepreneur privé, son objectif est premier est d’être attractif, d’accroître ses audiences davantage que de fournir une information qualitative.

En effet, les journaux télévisés par exemple, doivent créer un sentiment d’urgence et de spectaculaire pour attirer le téléspectateur. L’arrivée des chaînes d’information en continu, dont LCI en 1994 et BFM TV en 2005, impose un impératif d’immédiateté sur la production de l’information.

Et, afin de fidéliser les auditeurs, les médias réorientent leurs rédactions vers des sujets de « proximité » avec le citoyen, touchant à sa vie quotidienne, à ses préoccupations au détriment d’information sur le fonctionnement institutionnel de son territoire par exemple.

Le développement d’Internet a contribué à amplifier la concurrence dans le domaine de l’information et de la communication. Les formats d’information évoluent sur les radios et les chaînes télévisées pour produire un contenu qui retienne l’attention de publics jugés « surinformés et zappeurs ».

Le concept d’infoaintment a été développé pour désigner la tendance à traiter l’information avec les méthodes du divertissement de manière à rendre un contenu plus accessible et donc rendre le média plus visible.

L’infoaintment, s’il est utilisé convenablement permet à une audience d’être moins passive face aux flux d’information, mais il est aussi critiqué pour accorder une place trop importante aux opinions et pour ne pas approfondir suffisamment le traitement de l’information.

Certains évoquent aussi un risque de diffusion de fausses informations plus élevés avec cette tendance, puisqu’elle s’appuie parfois sur les réseaux sociaux, afin de véhiculer une information spectaculaire et sensationnelle.

Quelques liens et sources utiles

Chupin, I.,Hubé, N. et Kaciaf, N. (2012). Histoire politique et économique des médias en France. (2e éd.). La Découverte

Smyrnaios, N. (2023). La concentration des médias contre la démocratie. La vie des idées, 7-p.

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