À partir de 1754, la rivalité impériale s’embrase dans la vallée de l’Ohio et devient Guerre de la Conquête entre français et anglais. Pour Londres, la Nouvelle-Écosse est à la fois un verrou stratégique et un point faible : une population francophone nombreuse, une flotte française encore présente en Atlantique nord, des raids récurrents autour des isthmes et des ports. La crainte d’un « ennemi intérieur » grandit, alimentée par les aides aux troupes françaises. Dans ce climat de guerre l’idée s’impose, en effet il faut sécuriser la province par la dispersion forcée de ceux que l’on juge non fiables. C’est dans cette logique, que se met en place la déportation acadienne.
Avant 1755 : un cadre ambigu
En 1713, le traité d’Utrecht cède l’Acadie à la Grande-Bretagne. Deux articles comptent ici. L’article XII permet aux sujets du roi de France de quitter la province dans l’année. L’article XIV garantit le libre exercice du culte « autant que les lois de la Grande-Bretagne le permettent ».
Dans une lettre patente du 23 juin 1713, la reine Anne ordonne au général Nicholson de laisser les habitants « conserver et jouir de leurs terres… ou les vendre » s’ils souhaitent partir sans mention d’un serment spécial. Autrement dit, ceux qui restent deviennent sujets britanniques, mais l’étendue de leurs obligations reste floue.
Cette zone grise sera au cœur des tensions. Pendant des décennies, l’Acadie est une frontière où des familles cultivent les terres gagnées sur la mer par les aboiteaux (digues).
Décision d’expulsion, méthode et exécution
Le 31 juillet 1755, le gouverneur Charles Lawrence écrit au colonel Robert Monckton depuis Halifax. Les representants acadiens ont « refusé de prêter le serment d’allégeance » et le Conseil décide qu’« ils seront expulsés du pays dès que possible ». Il faut garder la mesure secrète, « capturer les hommes, jeunes et vieux », confisquer bétail et récoltes « au profit de la Couronne » pour financer l’opération, et saisir chaloupes et canots pour empêcher les fuites.
Cette décision survient après deux défaites majeurs des britanniques, bataille de Fort Beauséjour, et de la Monongahela. Dans la première, des acadiens ont participé, et lors la seconde influença cette prise de décision.

Le 8 août, Lawrence durcit encore en ordonnant de détruire les villages-relais (Jediacke, Ramsach, Tatamagouche), empêcher la circulation vers l’île Saint-Jean et Louisbourg, et protéger le bétail afin que ce dernier soit pour un usage britannique. Enfin le 11 août il décide de « disperser parmi les colonies » les acadiens pour empêcher toute reconstitution, il souhaite un embarquement à « deux personnes par tonneau » et une fouille des passagers pour éviter « toute tentative de saisie du navire » avec des destinations prévues pour la Caroline du Nord, la Virginie, et le Maryland.
À l’automne 1755, les troupes rassemblent les habitants autour des églises, lisent les proclamations, emmènent d’abord les jeunes hommes, puis les chefs de famille, enfin les femmes et les enfants. Les navires, souvent affrétés au mois, partent selon l’opportunité des vents : Boston, New London, New York, Philadelphie, Annapolis, Norfolk, New Bern, Charleston, Savannah… La Pennsylvanie et le Massachusetts reçoivent plus que prévu ; ailleurs, les autorités hésitent ou refusent parfois d’accueillir.
Dans cette première phase, des groupes résistent ou fuient, certains se replient vers les forêts, d’autres gagnent le Miramichi, la Baie des Chaleurs, ou tentent de rejoindre Québec. Des combats sporadiques éclatent dans l’arc des rivières (Petitcodiac, etc.). Mais la dispersion l’emporte.
1758 : la grande évacuation de l’Île Saint-Jean vers l’Europe
Deux ans plus tard, après la capitulation de Louisbourg (26 juillet 1758), le commandant britannique Jeffery Amherst confie au lieutenant-colonel Andrew Rollo la tâche d’occuper Port-la-Joie (Île Saint-Jean) et d’évacuer la population civile.
Les instructions (8 août 1758) ordonnent d’embarquer garnison et habitants, puis de les amener à Louisbourg. Très vite, les Britanniques sous-estiment la population réelle et affrètent des navires supplémentaires. Entre fin août et début novembre, on rassemble les familles, on charge vivres et eau, on ramène même des canons saisis le long de la rivière Hillsborough. Des fuites vers le Miramichi continuent, aidées par des bâtiments côtiers.
À l’automne, des convois quittent Port-la-Joie pour Saint-Malo, La Rochelle, parfois Cherbourg, Le Havre, Boulogne, avec des passages ou détours par Portsmouth et Plymouth (escales techniques ou de quarantaine).
Mais la traversée peut être meurtrière. Deux naufrages hantent la mémoire : le Duke William et le Violet, coulés en décembre 1758 à l’approche des îles Britanniques, presque tous les passagers se noient.
Au total, pour l’Île Saint-Jean, les chiffres varient selon les décomptes, mais l’ordre de grandeur est plus de 3 000 personnes embarquées, une mortalité en mer très élevée (naufrages et maladies), et de nombreux fugitifs passés vers Miramichi, la Baie des Chaleurs ou Québec.
Une Acadie évacuée
La déportation a éparpillé les Acadiens. Une part importante fut disséminée dans les Treize Colonies d’autres remontèrent vers le Canada après 1763, date de défaite de la France et de sa perte du Canada, quand d’autres encore gagnèrent la France souvent par vagues successives. En Acadie même (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse), des retours s’organisent dès les années 1760-1770 : les registres britanniques mentionnent des familles « venues se rendre au fort », recevant des rations pour survivre.
Aujourd’hui le peuple acadien a refait communauté avec une identité recomposée par l’exil et la mémoire.
Liens et sources utiles
DELAGE.D., les Premières Nations et la Guerre de la Conquête (1754-1765), numéro 63, 2009
DZIEMBOWSKI.E., La guerre de Sept Ans, Commentaire, Paris, 2016
MOREAU.C., Histoire de l’Acadie françoise (Amérique septentrionale) de 1598 à 1755, L. Techener, Paris, 1873
Nova Scotia Archives, Acadian Heartland: Records of the Deportation and Le Grand Dérangement, 1714–1768, Papers Relating to the Forcible Removal of the Acadian French from Nova Scotia, 1755–1768 (livre numérique)
VIDAL.C, HAVARD.G., Histoire de l’Amérique française, Champs Histoire, Paris, 2019
