Quand l’avortement devient une stratégie politique

Donald Trump à la Marche pour la Vie

Donald Trump et l’avortement, un revirement idéologique

Tim Russert : Le président Trump interdirait-il l’avortement par naissance partielle ?  

Donald Trump : Je suis très pro-choix. Je déteste le concept de l’avortement. Je le déteste, je déteste tout ce qu’il représente. Je grimace quand j’écoute les gens débattre du sujet. Mais quand même, je crois simplement au choix. Et, encore une fois, c’est peut-être un peu l’héritage de New-York, parce qu’il y a des attitudes différentes selon les régions du pays. Et, vous savez, j’ai été élevé à New-York, j’ai grandi et travaillé et tout le reste dans la ville de New-York.  Mais je suis fortement en faveur du choix, et pourtant je déteste le concept de l’avortement.

Tim Russert : Mais vous ne l’interdisez pas ?

Donald Trump : Non. Je suis pro-choix à tous les égards, et aussi loin que cela puisse aller. Je déteste juste ça. 

Le 24 octobre 1999, lors d’une interview avec Tim Russert pour l’émission “Meet the Press”, Donald Trump déclarait que s’il était élu président, il n’interdira jamais l’avortement. Il se déclare, à l’époque “très pro-choix”.

Donald Trump lors de l’émission Meet the Press.

Un peu moins de 20 ans plus tard, le 23 janvier 2020, la Maison Blanche publiait un tweet empreint de fierté, disant : “Ce vendredi 24 janvier, le Président Trump sera le premier président dans l’histoire à participer à la Marche pour la Vie !” Par Marche pour la Vie, comprenez manifestation anti-avortement. Comment expliquer un tel revirement ?

Un pays profondément religieux

La diversité religieuse est l’une des principales caractéristiques de cette Nation que sont les États-Unis. Depuis que les Pères pèlerins ont fui les persécutions dans les pays européens, la Nation naissante s’est établie comme le pays de la liberté. Ainsi, le tout premier amendement de la Constitution stipule que « le Congrès ne fera aucune loi concernant l’établissement d’une religion, ou interdisant son libre exercice« . 

Néanmoins, même si les racines du pays sont basées sur la séparation de l’État et de la religion, on peut observer une importance conséquence et omniprésence de la religion dans l’histoire, et en particulier de la religion chrétienne

En fait, la devise officielle des États-Unis est « In God We Trust » (En Dieu nous croyons). Cette devise se retrouve sur tous les billets de banques et pièces de monnaies, mais figure également dans certains tribunaux américain, au-dessus du bureau du juge. Par ailleurs, avant que le futur président n’entre dans l’exercice de ses fonctions, il doit prêter le serment suivant : « Je jure solennellement de remplir fidèlement la fonction de président des États-Unis et de préserver, protéger et défendre, au mieux de mes capacités, la Constitution des États-Unis« , avant d’ajouter « Que Dieu me vienne en aide« . 

En outre, presque tous les anciens présidents (à l’exception de John Quincy Adams en 1825 et de Theodore Roosevelt en 1901) ont prêté serment sur une Bible. Ce n’est pas obligatoire, mais traditionnel, et cela illustre l’importance de la religion dans la société américaine. Elle est tellement présente que l’on peut parler d’une forme de « religion civile ». C’est-à-dire que la religion est devenue une valeur importante de la vie publique dans la société américaine.

Billet de 1 dollar américain, sur lequel figure la devise « IN GOD WE TRUST ».

Roe v. Wade : le point de départ 

À partir du moment où le droit à l’avortement a été reconnu par la Cour suprême, le combat s’est cristallisé assez intensément puisque c’est sur la base de cet arrêt que la droite chrétienne va se former, que les lobbys religieux vont s’organiser. Ce sont bien sûr les protestants évangéliques mais ce sont aussi les catholiques. Ces deux communautés réunies forment un contingent assez puissant contre le droit à l’avortement.

Camille Froidevaux-Metterie, professeure de science politique et autrice de Le corps des femmes : la bataille de l’intime

Adopté en 1973 par la Cour suprême des États-Unis, l’arrêt Roe v. Wade consacrait l’avortement comme un droit fondamental, un choix relevant de la vie privée. 

La décision de la Cour suprême va scinder le pays en deux : les “pro-choice” (pro-choix), les partisans du droit des femmes à disposer de leur corps, et les pro-life (pro-vie), les opposants à ce même droit, pour des motifs religieux et moraux (puisqu’ils considèrent que la vie commence dès la conception)

Mélange de manifestants « pro-life » et « pro-choice » lors d’un rassemblement devant la Cour suprême.

Catherine Nesci, universitaire française, parle même d’un “terrorisme antiavortement”. Des associations sont créées dès 1973, partout dans le pays. Le National Right to Life Committee (NRLC – Comité National pour le droit à la Vie), par exemple, est présent dans les 50 États du pays, et revendique plus de 3000 sections locales. Le NRLC milite contre l’avortement, qu’il considère comme un infanticide, rien de mois, à travers le lobbying politique. En 1999, il atteint la huitième place du classement des groupes de pression les plus influents du pays

Les décennies qui suivent Roe v. Wade connaîtront de nombreux actes d’hyper violence de la part des militants anti-IVG. La Coalition nationale pour l’avortement a comptabilisé au moins 1700 actes de violences contre des centres médicaux pratiquant l’avortement entre 1977 et 1994. Huit professionnels de la santé pratiquant l’avortement ont été assassinés entre 1993 et 1998. De nombreuses violences, attentats à la bombe, lettres de menaces ou même fusillades ont eu lieu. 

Depuis Roe v. Wade, l’avortement est au coeur des préoccupations publiques et commence donc à prendre une place politique. Un grand nombre de politicien commence à affirmer publiquement leur opposition à l’IVG, et à prendre des mesures. Ronald Reagan (40e président des États-Unis) par exemple, avait pris un décret à Mexico, obligeant toute ONG recevant des fonds d’aide des États-Unis à ne pas pratiquer des avortements, ou même d’informer à ce propos (on appelle ce décret le Mexico City Policy). Certains États ont continuellement cherché tant bien que mal à contourner Roe v. Wade, mais c’est bien le mandat Trump qui a propulsé l’avortement sur la scène politique.

Trump, la machine religieuse

Comme nous l’avons évoqué précédemment, la religion occupe une place omniprésente aux États-Unis. Et qui dit place omniprésente, dit électorat important. Et quoi de plus important pour un président en campagne que l’électorat ? 

George H. W. Bush se disait pro-choix, et a publiquement changé d’avis. Ronald Reagan se disait pro-choix, et a publiquement changé d’avis. 

Lors de sa campagne présidentielle, en 2016, Donald Trump a été de plus en plus sollicité par les dirigeants évangéliques. Pour faire changer les lois pro-avortement, il faut renverser l’arrêt Roe v. Wade. Et ça, seuls les juges de la Cour suprême en sont capables. Il faut savoir que ces 9 juges sont nommés à vie par le président en exercice. C’est donc un choix politique. Lorsqu’un juge décède ou démissionne, le président en fonction à ce moment se chargera de nommer son successeur. Il est donc indispensable pour les militants pro-vie d’avoir un président qui les soutient, et qui pourrait nommer des juges conservateurs en cas de nécessité.

Je travaille sur les élections nationales depuis des années, et il y a toujours eu une volonté d’essayer de consolider les évangéliques conservateurs. Nos objectifs sont simples. Nous voulons promouvoir la foi en la politique publique et en notre culture, d’un point de vue chrétien. Nous sommes chrétiens et fiers de l’être.

Tony Perkins, Président du Family Research Council (organisation non gouvernementale américaine chrétienne évangélique).

“Il n’y a pas beaucoup de choix. Il y a Hillary Clinton, et nous savons ce qu’elle fera pour l’Amérique. Ou Donald Trump”, ajoute-t-il lors d’une conférence. Ces déclarations ne sont pas anodines, et commencent à émerger de la part de tout l’électorat religieux. On comprend alors à quel point les lobbys religieux parviennent à influencer, voire même à manipuler le coeur de la politique américaine. La raison de ces changements soudains apparaît donc évidente. Il s’agit en fait d’une question de politique. Il a été dit très clairement que si Donald Trump voulait le soutien des évangélistes et donc de la communauté pro-vie, il devait déclarer qu’il avait changé d’avis, et il devait le rendre évident. Cela met en évidence l’injustice dont les femmes sont victimes, dans le sens où Donald Trump n’a pas hésité à changer d’avis sur une question cruciale juste pour obtenir plus de soutien dans sa campagne. Il est vraiment injuste de constater qu’un droit privé et fondamental n’est pas à la hauteur d’un égo politique

Par conséquent, la présidence de Trump a été une porte ouverte aux restrictions les plus sévères concernant l’accès à l’avortement. Depuis 2017, une série de mesures pour limiter, si ce n’est empêcher l’accès à l’avortement ont été adoptées, tant au niveau fédéral qu’au niveau des États. Trump a autorisé la cessation de subventions aux cliniques performant l’avortement. Il a rétabli le décret de Ronald Reagan quant aux financements d’ONG étrangères par les États-Unis. Son Vice-président, Mike Pence, avait même proposé une loi selon laquelle les femmes ayant avorté doivent procéder à un enterrement du foetus. Ce projet n’a pas été adoptée, mais illustre bien l’acharnement des politiques, et montre que cette bataille contre les femmes peut aller très loin.

Les évangélistes ont finalement gagné leur combat. Durant son mandat, Donald Trump a eu l’opportunité de nommer trois juges à la Cour suprême, qui sont évidemment de fervents conservateurs et opposants à l’avortement. En juin 2022, on comptait 6 juges conservateurs pour 3 juges progressistes.

Donald Trump pose devant une église, à côté de la Maison Blanche, bible à la main.

Le 2 mai 2022, le média américain Politico annonce qu’un projet d’opinion majoritaire, signé par Samuel Alito (juge assesseur de la Cour suprême) a fuité. “L’arrêt Roe s’est terriblement trompé, dès le début. Il est temps de respecter la Constitution et de renvoyer la question de l’avortement aux élus du peuple, dit le document.

C’est officiel, la décision du recours à l’avortement ne se fait plus de façon privée et personnelle. Elle se fera sur la place publique, par le gouvernement. Grâce à ce revirement, Donald Trump a gagné un électorat (pour une vie politique relativement courte, précisons-le). Les femmes, elles, ont tout perdu.

Note pour le lecteur : pour comprendre l’histoire de l’avortement aux États-Unis, ainsi que l’enjeu politique qu’il représente, nous vous conseillons vivement de consulter l’excellent documentaire de Ricki Stern et Annie Sundberg, Roe V. Wade, La véritable histoire de l’avortement (disponible sur Netflix).

Pour en savoir plus sur l’avortement en tant que stratégie politique :

Trump in 1999: ‘I am Very Pro-Choice’

Vague anti-IVG aux Etats-Unis. Marche «pro-life» à Washington quand les attentats se multiplient

Le terrorisme antiavortement aux États-Unis

A la Marche pour la vie, le président Trump se pose en militant anti-IVG

Shana. P

Diplômée en Relations Internationales et Stratégies Politiques, j'ai orienté ma carrière professionnelle dans les droits de l'homme. Spécialisée sur le droit des femmes, j'espère vous faire découvrir des thématiques méconnues.

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