Les enjeux internationaux de la gestion de la ressource en eau

110 000 m3 de béton ont été utilisés pour édifier le barrage. | ERNEST BLAT

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Lors des 50 dernières années, la croissance de la population mondiale, l’urbanisation de la population et la hausse du recours à l’irrigation ont eu pour conséquence une augmentation importante de l’utilisation de l’eau douce. Déjà depuis les années 60-70, de nombreux pays se lancent dans la mise en place d’équipements hydrauliques tels que des barrages ou encore des écluses…

Cependant, certains pays, en raison de conflits internes (comme au Liban), ont pris du retard dans la mise en place de ces systèmes. D’autres pays comme le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan ou encore le Kazakhstan, qui, avant l’année 1991, se trouvaient sous le joug d’une puissance totalitaire (l’URSS), ne jouissaient pas de leur pleine autonomie à l’eau.

En Afrique, de nombreux conflits inter-étatiques ainsi que le terrorisme n’arrangent pas la redistribution de cet « or bleu ». Le long passé colonialiste subit par cette région n’a pas non plus permis une transition entre ces différents pays frontaliers…

De nombreux Etats sont dépendants des pays étrangers pour leur approvisionnement en eau, un sixième des ressources mondiales en eau douce s’écoule en effet hors des pays d’où elle est originaire. L’eau devient un enjeu crucial, et certains endroits de la planète deviennent des espaces de confrontation probable, à surveiller.

C’est le cas notamment entre les rives d’un fleuve-frontière ou entre l’amont et l’aval d’un bassin fluvial partagé entre plusieurs Etats, mais également les infrastructures liées à l’eau comme les barrages. Par exemple : le bassin du Nil, le fleuve du Syr Daria (Asie centrale) ou encore les fleuves Oronte et Litani entre le Liban et Israël. Avoir accès à l’eau est donc devenu un enjeu économique important (voire un luxe pour certains pays) à l’échelle mondiale, et cela est en train de devenir l’une des premières causes de tensions internationales.

Plus de 40% de la population mondiale se trouve donc dans l’obligation de partager leurs ressources en eau avec les pays frontaliers. Un problème aussi important créé des conflits assez réguliers, surtout quand l’eau traverse une frontière, puisque les pays se battent entre eux.

Quelle est la nature des problèmes liés à l’eau dans les pays « instables » ou « politiquement fragiles » ?

L’eau, une ressource vitale qui ignore les frontières politiques

Un pays qui manque d’eau est un pays qui ne peut ni nourrir sa population, ni se développer. La consommation en eau par habitant est désormais considérée comme un indicateur du développement économique d’un pays. Selon une étude des Nations unies, l’eau pourrait même devenir, d’ici à 50 ans, un bien plus précieux que le pétrole.

L’importance sanitaire de l’eau

Avec la plus forte augmentation démographique prévue dans le monde (+50% dans les prochaines années) et un mouvement de concentration urbaine, l’Afrique va devoir faire face à une mutation importante déjà plus que précaire. 40% de la population de l’Afrique subsaharienne vit en dessous du seuil de pauvreté, soit 1 dollar/jour.

Parmi les 45 pays ayant les plus faibles indicateurs de développement humain (IDH), 35 sont en Afrique. Il coule deux fois moins d’eau en Afrique que sur la moyenne des autres continents. Cependant, les bassins hydrographiques des grands fleuves, présents sur l’ensemble des continents y compris dans les zones arides, sont très importants pour les sociétés humaines : le Nil ou le Niger par exemple sont ainsi de véritables oasis dans le désert.

Dans ce contexte de pauvreté, les conditions sanitaires sont particulièrement mauvaises, que ce soit en milieu urbain comme en milieu rural. Depuis les années 70, une reprise des maladies endémiques comme la malaria, le paludisme, le choléra ou encore la dysenterie se fait de plus en plus importante (1,5 million de morts par an en raison du manque d’assainissement de l’eau).

Le risque alimentaire est également important. 30 des 50 pays comptant plus de 20% de personnes mal nourries sont africains : le nombre des mal-nourris est passé de 100 à 200 millions dans les 40 dernières années. Les services d’eau potable sont peu développés et peu performants, et l’assainissement quasi inexistant en Afrique, entrainant une mortalité importante. La concentration urbaine massive accroît le besoin d’infrastructures d’eau potable et surtout d’assainissement, et celles qui existent souffrent d’un déficit quasi général de gestion et de maintenance. L’OMS avait, en 2001, pour objectif de fournir à 404 millions d’Africains l’accès à l’eau potable. Cependant, une grande partie des quartiers des villes africaines ne bénéficient pas d’eau potable, soit par manque de fonds investi, soit par les difficultés politiques etc. rencontrées. Le rôle des grands fleuves est particulièrement essentiel en Afrique : en transférant des ressources en eau des zones à climat humide aux zones plus arides, ils atténuent les contrastes climatiques et permettent d’irriguer une certaine partie plus propice à l’agriculture, exemple de la vallée du Nil.

Pénurie de la ressource en eau en 2040

Cependant, l’Afrique n’est pas la seule région à subir des problèmes d’ordre sanitaires, liés notamment à l’aridité d’une grande partie de la région. En effet, le Moyen Orient ou encore le Caucase rencontrent certaines difficultés quant à l’assainissement de l’eau. Difficile de prévoir de l’eau dans une région aride. Avant d’être un problème technique, l’eau est d’abord une question sociale, politique, économique et environnementale et particulièrement dans les pays en voie de développement où cet enjeu est vital. L’essor de l’agriculture par exemple, l’essor touristique et démographique de plus. L’eau permet à un pays de contenter sa population en une denrée vitale économiquement mais aussi socialement.

L’eau un moyen de développement économique et social

Plus un pays se développe, plus ses besoins en eau augmentent : c’est le cas des pays émergents et des géants démographiques. En raison de leur mode de vie et de leur développement économique, leurs besoins en eau pour leur consommation agricole, urbaine, domestique (boissons, douches etc.), touristiques et industrielles (fabrication d’énergie etc.) augmentent.

L’augmentation des besoins en eau oblige les populations à réaliser des aménagements pour maîtriser la ressource. Ces aménagements sont plus ou moins importants et sophistiqués selon la richesse des aménageurs et le type de ressources disponibles.

Il y a par exemple la construction de barrages pour stocker l’eau des fleuves ou encore le forage de puits permettant de puiser l’eau dans les nappes phréatiques ou même la construction de canaux pour amener l’eau dans les champs ou dans les villages. De grands barrages réservoirs ont donc été construits aujourd’hui dans les pays émergents.

Dans les zones arides et semi-arides, les pays ont développé des techniques d’irrigation, la maîtrise de l’eau est vitale. Le « stress hydrique » est une notion importante dans ces pays en voie de développement. Les pays touchés par ce « stress hydrique » sont ceux dont la disponibilité en eau par an et par habitant est inférieure à 1 700 m3, dans les zones arides. On en compte aujourd’hui 37 (Moyen Orient, Australie, Inde, Mexique, etc.)

En dessous de 1 000 m3 par habitant et par an, on considère que le pays est en pénurie d’eau. Le « stress hydrique » est aussi un indicateur de pourcentage faisant le rapport entre le besoin en eau et les ressources disponibles d’un pays. L’autre point économique important est le flux de communication qu’offre le fleuve.

En effet, il permet la circulation de marchandises entre pays limitrophes et même entre amont et aval, mais aussi un afflux touristique. Les ressources en eau sont largement surexploitées et cette situation pourrait s’aggraver avec l’augmentation des besoins, et ainsi entrainer une baisse de la disponibilité en eau. Certains pays connaissent déjà des pénuries en eau considérables, et le nombre de pays risque de fortement augmenter dans les années à suivre. Cette situation est accentuée par la mauvaise qualité de certains équipements : canalisations avec des fuites, rampes d’aspersion dépensant plus d’eau que nécessaire pour les cultures…

Les politiques de construction des grands barrages sont particulièrement controversées, elles entraînent des destructions importantes lorsque les lacs de rétentions se remplissent, et un pays peut bloquer l’irrigation en eau à ses pays voisins. C’est donc sur un fond de tension que se fait le partage, ou le non-partage, de l’accès à l’eau.

L’eau, une ressource conflictuelle

La « libération » des territoires, comme la décolonisation de l’Afrique, les tensions entre Israël et ses voisins arabes ou encore le Caucase anciennement sous domination de l’URSS, n’ont pas aidé dans les relations diplomatiques liés au partage et à la redistribution des ressources en eau.

L’eau au cœur de conflits inter-étatiques

« Qui tient le haut tient le bas ». Cette devise militaire illustre bien les tensions politiques qu’il peut y avoir entre les pays qui partagent un fleuve. Les pays en amont d’où le fleuve tire sa source (montagneux) peuvent bloquer l’accès de la descente de l’eau aux pays en aval. Il y a aujourd’hui trois cas de conflits majeurs liés à l’eau : au Liban, avec les fleuves Oronte et Litani, le fleuve du Syr Daria dans le Caucase ainsi que le Nil en Egypte.

Le Liban se situe au Moyen Orient, entre la Syrie et Israël. Deux fleuves majeurs prennent leur source au Liban, l’Oronte et le Litani. Le Litani est très important pour l’agriculture libanaise, l’irrigation (barrage de Qaraoun à 85 km au sud de Beyrouth), l’eau potable (station de Taybé) et l’électricité (centrale de Markaba). Les eaux du Litani ont été convoitées par Israël pendant de nombreuses années. Les mouvements sionistes, déjà avant la création de l’Etat d’Israël en 1948, avaient plaidé auprès de la France et de l’Angleterre pour un tracé des frontières qui permette de faire bénéficier des eaux du fleuve aux foyers juifs et colonies ayant des kibboutz (fermes collectives) en Palestine. Le Litani était donc considéré, dans le cadre des conflits du Proche-Orient, comme une frontière. Son franchissement, notamment par les troupes syriennes ou israéliennes était perçu comme une menace sérieuse à la sécurité du Liban. En 1982 et 1985, la zone sud du fleuve sera occupée par l’armée Israélienne. C’est donc sur fond de conflit entre pays arabes (Liban, Syrie, Irak, Egypte et Jordanie) et Israël que s’inscrit ce conflit du partage de cette ressource en eau dans cette région.

Le deuxième conflit majeur toujours en cours se situe dans le Caucase, près de la mer Noire entre quatre anciens pays de l’ex-URSS : le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kazakhstan. Le fleuve du Syr Daria (et celui de l’Amou Daria) a lui un faible débit, bien que plus long fleuve d’Asie centrale avec ses 2 212 km. Il prend sa source dans les montagnes du Kirghizistan et traverse quatre Etats : le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kazakhstan, avant de se jeter dans la mer d’Aral. Le Kirghizistan contribue à 74% du débit du fleuve, vient ensuite le Kazakhstan avec 12%, l’Ouzbékistan avec 11% et le Tadjikistan avec 3%. Il est couvert par un très grand réseau de barrages, réservoirs et canaux d’irrigation. C’est donc une redistribution complexe de l’eau qui se met en place entre ces quatre pays. En effet le fleuve prenant sa source au Kirghizistan, celui-ci ne respecte pas les volontés d’accès à ce fleuve de ses voisins. Il pourrait leur couper l’accès à l’eau lors des périodes les plus fertiles et ainsi les déstabiliser économiquement, la région étant propice à la culture du coton ou du blé. Economiquement, on peut également y voir une concurrence déloyale sur la vente du coton aux pays étrangers.

Le cycle de l'eau par l'INRAE

Cependant, la gestion commune de l’eau peut être un facteur de pacification entre ces différents pays, s’ils jouaient le jeu des accords internationaux.

Légiférer pour protéger la ressource et les Hommes

Pour répondre aux conflits latents, prenons l’exemple du « Barter Agreement » (accord de troc) entre les pays du Caucase, vu précédemment.

En effet, certains pays comme l’Ouzbékistan ou le Kirghizistan ne respectaient pas les besoins et les volontés de leur pays voisins. Le Barter Agreement est un accord signé le 17 mars 1998 entre les Républiques des quatre pays vus plus haut, sur l’utilisation des ressources en eau et en énergies du bassin du Syr Daria. Cet accord a pour but de faire coopérer les quatre Etats entre eux dans une logique de partage plus ou moins équitable. Le bassin du Syr Daria constitue la superficie des quatre pays et dispose de ressources en eau et en énergie, permettant de promouvoir la croissance économique de la région. Il fallait donc un accord international pour assurer la stabilité économique et empêcher tous risques de conflit ouvert dans la région. Cet accord montre de plus qu’il est possible de mettre d’accord plusieurs pays avec des véhémences différentes et ainsi montre l’exemple au monde qu’une voie diplomatique est toujours plus simple.

Quelques liens et ressources utiles

Daniel Zimmer, L’empreinte eau: Les faces cachées d’une ressource vitale, Charles Léopold Mayer/ECLM, 2013

Gabriel Wackermann, Henri Rougier, L’eau : Ressources et usages, ELLIPSES, 2010

Christophe Emblanch, Sarah Jourdren, L’eau : Introduction à une ressource rare, Editions universitaires d’Avignon, 2021

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