L’évolution du voyage en France à l’heure des relais postaux

Les relais postaux selon l'illustration réalisée par JM Ligeron

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Voyager n’a jamais été simple, autant pour les seigneurs que pour les petites gens. Les routes étaient peu nombreuses et pour la plupart mal entretenues. Le brigandage était la norme et il était préférable de se déplacer de jour et sous bonne garde. Les points d’arrêt étaient peu nombreux et surtout pratiquaient une politique tarifaire discriminante. La démocratisation des relais postaux au cours du XVe siècle offre de meilleures conditions aux déplacements dans le royaume de France.

Les royaumes figés de l’Europe

Nous pourrions croire que le voyage est une pratique récente, ou bien réservée à une élite économique et politique ! C’est mal connaître la réalité, le voyage est au coeur de l’histoire de l’Homme. Qu’il soit riche ou pauvre, l’homme s’est toujours déplacé. Nous l’avons bien évidemment constaté avec la colonisation de la planète par l’homo sapiens, puis l’évolution des cultures et des pratiques, permises grâce aux échanges entre les différents bassins de population.

Voyager au coeur de l’Europe et ailleurs

Sans refaire toute l’histoire, revenons sur plusieurs pratiques admises et plébiscités au Moyen Âge impliquant de se déplacer.

Le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle :

Lieu saint de la religion chrétienne, Saint-Jacques-de-Compostelle est une ville espagnole située au Nord-Ouest en Galice. La dépouille de l’apôtre saint Jacques le Majeur se situe dans la crypte de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. Découverte au IXe siècle la dépouille devient rapidement un important vecteur de ferveur pour les royaumes chrétiens de la péninsule alors en pleine Reconquista.

Entre le IXe et le XIe siècles, le pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle est complexe, tant par les voies que doivent emprunter les fidèles (les mêmes que les marchands de la région), que les nombreux risques à se déplacer dans la péninsule. Les pèlerins doivent s’inquiéter des attaques des Normands, des seigneurs musulmans, mais aussi des loups et des brigands qui pullulent aux abords des routes.

Lors de la prise de Jérusalem par les Turcs au XIe siècle, il ne reste que Rome et Saint-Jacques-de-Compostelle comme grandes destinations de pèlerinages. Les infrastructures se développent, notamment avec de nouvelles voies. Pour se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle la voie Camino francés est créée et facilite grandement l’accès. Des services se développent le long de la voie, notamment des auberges, des abbayes, des hôtels ou encore des hôpitaux.

Au cours du XIIIe siècle, plusieurs centaines de milliers de pèlerins se rendent à Saint-Jacques-de-Compostelle chaque année, mais très vite des événements en Europe provoquent une réduction des échanges et des déplacements.

Ainsi pendant une partie du Moyen Âge des pèlerins de toutes conditions étaient amenés à réaliser un voyage important, poussé par la foi. Ils réalisaient un voyage laborieux, mais riche d’apprentissage à n’en pas douter.

Les croisades :

Voyage lié une fois de plus à un besoin religieux, les croisades poussent des soldats de toute l’Europe de l’Ouest vers la Terre sainte. Nous n’évoquerons pas l’histoire des croisades en France, mais vous pouvez en apprendre plus avec cet article : Le déclenchement de la première croisade en 1096. Néanmoins pour rappel la première croisade est déclenchée en 1095 par le pape Urbain II, pour venir en aide à l’empereur romain d’Orient, qui s’inquiète de l’expansion des Turcs seldjoukides qui se sont accaparés la ville de Jérusalem en 1071 et interdisent l’accès aux pèlerins chrétiens.

Les seigneurs regroupent des hommes de toute l’Europe : Francie du Nord, Basse-Lorraine, du Sud de la Francie, de la Francie centrale et de l’Italie méridionale. Ils préparent leur voyage en amont, en effet déplacer des dizaines de milliers de personnes nécessite une grande préparation. Des hommes investissent toutes leurs économies dans ce voyage, d’autres vivent des donations des autres pour pouvoir préparer et effectuer le voyage prêché par le pape.

Le voyage est une véritable inconnue pour les hommes qui y participent. De tels trajets n’étant pas la norme, il n’est pas simple de pouvoir prédire le temps nécessaire. L’importante cohorte doit être ravitaillée ce qui complique la logistique et le temps pour traverser des territoires, qui ne sont pas toujours enclins à laisser passer ces soldats. Toutes les forces se retrouvent à Constantinople, mais elles n’arrivent pas toutes de la même route. Certaines traversent les Alpes, suivent le Danube ou traversent la mer ionienne.

« Et je t’assure, ma chère, que si Antioche ne nous avait pas fait obstacle, nous aurions fait en cinq semaines le chemin qui sépare Nicée de Jérusalem. Porte-toi bien.»

Étienne de Blois, lettre pour sa femme Adèle de Normandie – sur le siège de Nicée en mai 1097

Cet extrait illustre le décalage entre ce que pensent les Hommes et ce qu’ils vivent. Les hommes prennent 2 ans pour faire le voyage entre Nicée et Jérusalem et non pas 5 semaines.

Se déplacer, une pratique commune en Europe

Maintenant, vous en avez la preuve le voyage n’est pas une pratique inconnue des Hommes du Moyen Âge, certes bien moins pratiquée, elle reste néanmoins nécessaire pour le commerce et la guerre. Les royaumes d’Europe évoluent tous les uns avec les autres, sans cloisonnement. Les produits, les Hommes, les cultures et les innovations s’échangent facilement, avec des classes de populations plus enclines que d’autres bien évidemment. Les classes paysannes voyagent moins, et le font souvent sous couvert de la guerre.

Démocratisation du voyage durant l’époque moderne

Les royaumes européens sont difficiles à administrer. Le monde féodal est en partie la résultante de cette difficulté. Les rois doivent confier une partie de leurs pouvoirs à des seigneurs qui eux-mêmes doivent déléguer à des barons, etc. Étrange situation, en sachant que les relais postaux existent depuis l’Antiquité et ont permis à de puissants empires de gouverner des territoires immenses.

Émergence des relais postaux au XVe siècle

En France, il faut attendre l’édit de Luxies de Louis XI datant du 19 juin 1464 (considéré comme un faux aujourd’hui) pour que des itinéraires soient jalonnés de relais postaux, sur le principe des antiques relais romains. Ils sont à l’utilité des zones de guerre et des correspondances royales. Les relais sont installés tous les 16 à 20 kilomètres, et sont entretenus par des tenants-postes, en somme des chevaucheurs du Roi sédentarisés. Au lancement du système de relais poste, 230 courriers sont en charge de transmettre les correspondances royales. Pour gérer cette nouvelle administration, le roi impose un impôt de 3 millions de livres au royaume.

« Mis et établi spécialement sur les grands chemins de son royaume de quatre en quatre lieues, personnes stables, et qui feront serment de bien et loyalement servir le roi, pour tenir et entretenir quatre ou cinq chevaux de légère taille, bien enharnachés et propres à courir le galop. »

Édit de Luxies

Les relais participent à la réorganisation des services postaux souhaités par Louis XI. Initialement réservé aux correspondances royales, le réseau s’ouvre à l’administration et notamment aux officiers, ambassadeurs, délégués dans les provinces, à des particuliers et voyageurs possédants des autorisations d’usage.

Chevaucheurs de poste

Le reste des sujets qui souhaitaient envoyer des lettres ou se déplacer devaient utiliser le service de l’Université nuntii volantes qui pouvait transporter des correspondances et des voyageurs, pour des prix convenus à l’avance.

Faire halte pour souper et se reposer à l’époque moderne

Le développement des relais postaux permet d’augmenter le nombre de lieux de repos pour les voyageurs et les fonctionnaires royaux. En effet, les relais font office d’auberge. Louis XI offre la possibilité à partir de 1506 à tous les voyageurs de faire halte dans les relais postaux.

D’autres espaces étaient utilisés par les voyageurs pour faire halte, c’est notamment le cas des auberges, des tavernes et des cabarets. La différence entre ces espaces réside dans la manière de proposer les repas, la boisson et le logis pour la clientèle. Pour faire un parallèle avec la consommation moderne, c’est ce qui différencie les bars, des restaurants et des hôtels en quelque sorte.

Les cabarets :

Les cabarets peuvent à la différence des tavernes servir du vin à l’assiette et non au pot, ainsi les clients peuvent consommer de l’alcool et de la nourriture. Cette différence est marquée à la fin du XVIe siècle, les cabaretiers obtiennent un statut à part. Néanmoins, cette spécificité s’estompe et est bien différente entre les cabarets ruraux et urbains.

Les cabarets s’installent à la fois dans les villes proches des portes d’entrée et des places, mais aussi en campagne proche des ponts, des carrefours, des grands chemins, des champs de foire et des péages. L’idée est de pouvoir se placer là où se trouve la clientèle, notamment les marchands et voyageurs à la recherche de boissons, de soupés et de repos.

Les cabarets sont des lieux de rencontres, de discussions, mais aussi de jeux. Le dimanche, jour chômé selon la volonté de l’Église, les hommes ont peu de chose à faire, ils se rendent donc au cabaret. C’est aussi un espace de développement professionnel pour les femmes de l’époque. Considérées comme inférieures à l’homme, elles sont en charge des tâches domestiques, choses qui s’y référent dans le métier de cabaretier. Elles travaillent donc en soutien à leur mari, notamment dans l’accueil des clients, le service, etc.

Les tavernes :

Être tavernier durant le Moyen Âge n’était pas sujet à réglementation, c’était un métier libre. Les tavernes étaient nombreuses dans les villes et bourgs. C’est au cours du règne d’Henri III que la profession est réglementée. À partir de 1587, il faut 4 ans d’apprentissage et 4 ans de compagnonnage pour obtenir la maîtrise.

La clientèle pouvait consommer de la boisson de la même manière que dans nos bars contemporains. Manger y était impossible, ce service était disponible dans d’autres logis, notamment les cabarets et les auberges.

Cet espace est véritablement un lieu d’accueil et de vie pour les habitants des villes. En effet, les logements ne sont pas aussi individuels qu’ils peuvent l’être aujourd’hui. Il est très difficile de se chauffer et de s’éclairer. Les hommes sont seuls, ont souvent immigré en ville pour travailler, les seuls contacts qu’ils peuvent avoir se font donc à la taverne et au travail.

Les tavernes sont des espaces de travailleurs et de basse classe, les bourgeois des villes ne s’y rendent pas préférant boire chez eux. Les femmes, les enfants et les vieillards sont très rarement cités comme client de ces espaces. Pour les femmes, elles peuvent mais sous protection masculine, sinon sont considérées comme des femmes de mauvaise vie, ou des prostituées.

Les tavernes peuvent avoir des chambres à l’étage et héberger ponctuellement ou pour de longues durées des voyageurs, des étrangers ou des marchands. La location peut se faire à la chambre, au lit ou à la place dans le lit. Cette complexité et ce mélange des services rendent honnêtement difficile de faire la différence entre les tavernes, les auberges et les cabarets.

Les auberges :

Une des manières d’identifier une auberge par rapport à un autre logis et son écurie, néanmoins à Paris les taverniers accueillent également les chevaux. Selon la réglementation royale, les auberges sont les seules à pouvoir accueillir des voyageurs pour se reposer, se restaurer et boire. Les auberges étaient également des relais de poste.

Une auberge dans les Vosges

Les chambres pour les voyageurs étaient réservées en fonction de s’ils étaient à pied ou à cheval. Aussi, depuis un édit de 1577, les tenanciers sont dans l’obligation de noter le nom des clients dès qu’ils sont hébergés une nuit. Les auberges sont bien moins nombreuses que les cabarets, sous l’Ancien régime, il y en a trois fois moins. Cet établissement est plus prestigieux et doit répondre à plus de règles que les tavernes et les cabarets. Les auberges sont reconnaissables par une enseigne, quasiment universelle.

En moyenne les auberges avaient entre 3 et 8 chambres, la qualité des plats est moyenne et la propreté exécrable. Il était rare de tomber sur des auberges bien tenues. Si aucun ami ou parent ne se trouvait dans la ville, l’auberge était le dernier recours. Il faut attendre l’arrivée des guides de voyage pour voir apparaître une meilleure qualité de service dans les auberges.

L’époque moderne, les prémices du voyage contemporain

L’évolution des moeurs pousse les hommes et les femmes à voyager toujours plus. La diminution des péages entre les provinces permet une meilleure circulation des denrées et donc des marchands, nécessitant des lieux d’accueil. Les tours d’Europe de l’élite brassent la population et tendent à uniformiser les lieux d’accueil, enfin des centres urbains deviennent des centres attractifs poussant des individus à migrer.

L’époque moderne voit apparaître des éléments essentiels du voyage d’aujourd’hui, notamment avec les auberges, qui sont aujourd’hui nos hôtels. Les guides de voyage permettent aux hommes d’autrefois de loger dans des auberges de qualité, et à nos contemporains de trouver des lieux d’exception pour leurs vacances.

Cette évolution est à la fois naturelle, avec le besoin de l’homme de circuler, de rencontrer, de voyager, mais également dû à l’autorité royale, qui souhaite avoir une meilleure maîtrise de son territoire. Les relais postaux illustrent ce besoin de communiquer avec les quatre coins du royaume. Par leur existence, ils facilitent également le voyage des individus au sein même du royaume.

Quelques liens et sources utiles

Fleur Vernier, « Jusqu’à la lie », Cabarets et cabaretiers dans le Comté de Clermont au XVIIIe siècle
à travers les procédures criminelles des archives judiciaires
, Histoire, 2019

Gilles Bertrand, « La place du voyage dans les sociétés européennes (XVIe-XVIIIe siècle) »Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 2014

Franck Collard, « Une arme venue d’ailleurs : Portrait de l’étranger en empoisonneur », in, L’étranger au Moyen Âge : XXXe Congrès de la S.H.M.E.S. (Göttingen, juin 1999), Éditions de la Sorbonne, 2000

Mireille Vincent-Cassy, « Les habitués des tavernes parisiennes à la fin du Moyen Âge ou les plaisirs partagés », Claude Gauvard, et Jean-Louis Robert, Être Parisien, Éditions de la Sorbonne, 2004

Augustin R.

Ancien étudiant en histoire à l'Université d'Angers, je vous partage sur ce site l'ensemble de mes travaux, connaissances et curiosités ! Je spécialise mes écrits sur les photographies historiques.