Comprendre l’histoire de l’avortement aux États-Unis

Manifestation pro-avortement Washington

L’histoire de l’avortement au coeur des débats aux États-Unis

Une personne peut choisir d’avorter jusqu’à ce que le fœtus devienne viable, sur la base du droit à la vie privée contenu dans la clause de procédure régulière du quatorzième amendement.

Tels sont les mots de la Cour Suprême des États-Unis, en 1973, lorsqu’elle confirme le droit à l’avortement. 49 ans plus tard, la même Cour reviendra sur cet arrêt pour finalement l’enterrer. Mais quelle est la véritable histoire de l’avortement ?

L’histoire du droit à l’avortement

À la création des États-Unis en tant que Nation (1776), l’avortement n’était pas une pratique autant controversée. Il était pratiqué certes discrètement, mais assez régulièrement par ceux que les médecins considéraient comme des non-professionnels ; les homéopathes et les sages-femmes. À l’époque, les malades ne se tournaient pas instinctivement vers les médecins. Selon l’historien James Mohr, ces derniers vont alors chercher à asseoir leur autorité face à leurs concurrents en instrumentalisant l’avortement. Ils vont donc faire naître le mouvement d’opposition publique et politique à l’IVG, propageant des idées selon lesquelles l’avortement est une pratique dangereuse pour la femme, et qui plus est immorale. Par ailleurs, c’est une période pendant laquelle les femmes commencent à s’émanciper et à vouloir moins d’enfants. Contrôler le corps des femmes par l’interdiction de l’avortement deviendra donc un nouveau moyen de domination.

L’avortement va alors devenir un sujet clef non seulement pour le corps médical, mais aussi politique et religieux. Il est perçu comme un délit, sachant que la vocation de la femme est avant tout d’être une mère. Le lobbying des médecins porte ses fruits, puisque la plupart des États américains vont lentement adopter des lois anti-avortement.

La fin des années 1960

L’avortement ne disparaît pas pour autant. De nombreuses femmes ont eu recours à des avortements illégaux, dangereux, douloureux, voire mortels. A cela s’ajoutent deux crises sanitaires majeures, qui commencent à remettre l’avortement au coeur du débat :

  • Le cas de la thalidomide : ce médicament, censé traiter les nausées matinales, l’anxiété et l’insomnie des femmes enceintes, a connu un lourd scandale. Environ 10,000 bébés nés dont la mère avait pris de la thalidomide souffraient de graves malformations physiques. Le scandale a principalement été rendu public par l’actrice Sherri Finkbine qui avait pris le médicament par inadvertance pendant sa grossesse et qui a dû se rendre en Suède pour avorter, ce qui lui a valu des menaces de mort ainsi que la perte de son emploi.

Sherri Finkbine et son mari atterrissant à Copenhague pour avorter.
  • L’épidémie de rubéole : de nombreuses femmes enceintes ayant contracté la maladie ont fait des fausses couches ou ont perdu leurs nouveaux-nés après accouchement. Quelque 20,000 nourrissons sont également nés avec des malformations, des anatomies atypiques, des déficiences intellectuelles, des problèmes cardiaques ou encore de la surdité. 

Ces crises sanitaires ont réellement participé à la “dédiabolisation” de l’avortement auprès de l’opinion publique. 

Roe v. Wade

Un peu plus de 100 ans plus tard, en 1966, au Texas, État très conservateur du Sud des États-Unis, Norma McCorvey (22 ans) souhaite avorter. Or, le gouvernement texan n’autorise que les “avortements thérapeutiques” c’est-à-dire quand la grossesse met en danger la vie de la mère, ce qui n’est pas le cas de Norma. Elle décide alors de faire appel à des avocates qui contesteront la constitutionnalité de cette loi*.

Une action judiciaire s’enclenche quatre ans plus tard. Norma, qui a depuis accouché et choisi de faire adopter l’enfant, souhaite rester anonyme, et est donc identifiée sous le pseudonyme de Jane Roe. Dans cette affaire, le représentant de l’État du Texas est le procureur de Dallas, Henry Wade. Jane Roe perd son procès, mais une de ses avocates fait immédiatement appel de la décision.

Norma McCorvey et son avocate devant la Cour suprême.

La Cour suprême rend sa décision le 22 janvier 1973, concluant que :

Les lois pénales de l’État [du Texas] sur l’avortement, comme celles qui sont en cause ici […] violent la clause de procédure régulière du quatorzième amendement, qui protège contre l’action de l’État le droit à la vie privée, y compris le droit qualifié d’une femme d’interrompre sa grossesse.

En d’autres mots, la Cour suprême consacre le droit à l’avortement, et rend totalement anticonstitutionnelle toute loi interdisant le recours à l’avortement, puisqu’il relève de la vie privé et d’un choix personnel.

*Rappelons-le, les États-Unis ont la structure politique d’un État fédéral, composé de 50 États. La Constitution des États-Unis est, selon ses termes, “la loi suprême du pays”. Ensuite, chaque État a sa propre constitution. Les constitutions des États définissent généralement la structure du gouvernement de l’État, la charte des droits et des libertés, le pouvoir exécutif et législatif. Cependant, certaines lois des États peuvent être jugées anticonstitutionnelles (elles vont contre la Constitution des États-Unis). Dans ce cas, c’est la Cour suprême qui se saisira du dossier (comme ça a été le cas pour Roe v. Wade).

Un long militantisme anti-IVG

Suite à cela, l’avortement est devenu un débat national, opposant deux camps : les « pro-life«  (pro-vie) et les « pro-choice » (pro-choix). Les contestations se font dans la rue, dans les médias, sur la scène politique. 

Parenthèse : dans le camp pro-vie, on retrouve, contre toute attente… Norma McCorvey. Devenue amie avec un pasteur évangélique, elle décide de changer de camp. C’est un détail qu’il faut mentionner, puisqu’il montre à quel point l’avortement est un sujet politique, avant d’être un choix personnel. 

Sous prétexte de défendre “la vie”, les pro-vie mènent une croisade anti-avortement parfois plus que violente. Les militants pro-vie bloquent l’accès aux cliniques et brandissent souvent des pancartes de foetus, qu’ils montrent aux enfants. De nombreux actes de violence commis par des militants pro-vie sont recensés, comme de l’intimidation, des attentats, des lettres de menaces, des meurtres ou même des fusillades. 

Pancarte anti-avortement : « Tu ne tueras point ».

L’élection de Donald Trump a permis au combat anti-IVG de franchir une étape supplémentaire. Il a eu l’opportunité de nommer trois juges à la Cour suprême. Pour rappel : les 9 juges sont nommés par le président en exercice, et le sont à vie. Lorsqu’un juge décède ou démissionne, il est donc remplacé par un autre juge, choisi par le président. Cela peut-être extrêmement dangereux, puisque ce choix devient politique, et n’est donc ni neutre, ni objectif. Trump a donc nommé trois juges ardemment conservateurs et opposants à l’avortement. En juin 2022, on comptait 6 juges conservateurs pour 3 juges progressistes.

Le renversement de Roe v. Wade

Le 2 mai 2022, le média américain Politico annonce qu’un projet d’opinion majoritaire, signé par Samuel Alito (juge assesseur de la Cour suprême) a fuité. Sur le document, figure la phrase suivante :

L’arrêt Roe s’est terriblement trompé, dès le début. Il est temps de respecter la Constitution et de renvoyer la question de l’avortement aux élus du peuple

L’information choque le monde entier. Les mobilisations se font de plus en plus virulentes : le droit à l’avortement est plus que jamais en danger.

Le 24 juin 2022, la Cour suprême enterre officiellement Roe v. Wade. Ça y est, la décision d’avorter incombe désormais aux 50 États. Les gouvernements respectifs ne se sont pas fait attendre, puisque 25 avaient déjà prévu en juin de passer des lois anti-avortement, sans même prévoir d’exceptions pour les viols ou incestes. 

Plusieurs sondages avaient pourtant montré que jusqu’à 70% des Américains étaient opposés à l’annulation de Roe. v Wade. Il est donc clair que l’avortement aux États-Unis est un moyen pour la sphère politique de contrôler le corps des femmes, et de restreindre leur liberté. Aujourd’hui l’avortement, et demain, ça sera quoi ?

Pancarte brandie lors d’une manifestation pro-avortement devant la Cour suprême. “Quand il s’agit d’un “droit” de porter [une arme] et que c’est une obligation de porter [un enfant], c’est que quelque chose ne va pas”. 

ils détruisent la vie des vivants
parce qu’ils disent
qu’ils accordent de la valeur à la vie des enfants
mais si c’était pour les enfants –
ils protégeraient les enfants quand ils arrivent ici
ils donneraient aux parents les ressources nécessaires pour les élever
ils agiraient après les fusillades dans les écoles
ils diraient que la terre brûle et
nous devons la sauver pour que nos enfants puissent continuer à respirer
il ne s’agit pas d’enfants –
il s’agit du contrôle qu’ils exercent sur nos corps
nous n’avons pas besoin de raisons pour justifier pourquoi nous avons besoin d’avortements
mais ces interdictions prouvent le peu de valeur qu’ils accordent à la vie humaine
ils imposent la mort à des personnes qui subissent des grossesses non viables
ils criminalisent les fausses couches et les mort-nés
ils obligent les personnes qui ont été violées
à garder des enfants qu’elles n’ont jamais voulu
ils n’interdisent pas l’avortement parce qu’ils aiment la vie humaine –
ils interdisent l’avortement parce que
ils pensent que la vie humaine leur appartient

Poème de Rupi Kaur.

Pour en savoir plus sur l’histoire de l’avortement :

États-Unis : l’histoire d’un interminable combat pour le droit à l’avortement

L’histoire du droit à l’avortement aux Etats-Unis (II)

L’histoire tumultueuse du droit à l’avortement aux États-Unis

Avortement aux États-Unis : la naissance d’un droit

Supreme Court has voted to overturn abortion rights, draft opinion shows

Shana. P

Diplômée en Relations Internationales et Stratégies Politiques, j'ai orienté ma carrière professionnelle dans les droits de l'homme. Spécialisée sur le droit des femmes, j'espère vous faire découvrir des thématiques méconnues.

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